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Anne Hidalgo sur les migrants : "La crise ne va pas s'arrêter dans 3 mois avec l'adoption d'une loi très restrictive"

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La maire de Paris Anne Hidalgo s'est rendue vendredi sur le nouveau campement de migrants de la porte de la Villette, dans le Nord-Est de la capitale. Elle exhorte l'État à agir pour l'accueil des "dublinés", angle mort de la politique migratoire du gouvernement.

 

"Cette situation est bonne pour les animaux." Face à Anne Hidalgo, vendredi, un jeune Éthiopien exilé depuis un an raconte le quotidien des 1.500 migrants installés porte de la Villette, dans le 19e arrondissement de la capitale. La maire de Paris acquiesce. Elle a d'ores et déjà annoncé, jeudi, qu'elle se rendrait tous les vendredis sur le campement de fortune, "jusqu'à ce que l'État réponde" à ses exhortations à agir. L'édile réclame notamment à l'État d'agir pour les "dublinés".

"On ne peut pas continuer à nier l'existence de ces personnes, et on ne peut pas continuer à dire que les directives actuelles vont régler la situation", développe Anne Hidalgo. À ses côtés ce soir-là, le président de France terre d'asile, Pierre Henry, appelle à "un traitement humain, digne, rapide et efficace" du problème.

 

Les "dublinés", angle mort de la politique d'accueil des migrants

À peine quelques jours que les migrants se sont installés, mais sous le boulevard périphérique parisien, la place commence à manquer. Le pont ne suffit déjà plus à abriter la forêt de tentes deux places qui grossit chaque jour. De 1.000 vendredi dernier, les exilés sont désormais 1.500. Beaucoup d'hommes jeunes, mais aussi des femmes, certaines enceintes, avec des enfants en bas âge. Alors que la maire de Paris arpente le camp, le petit garçon qui zigzague autour d'elle ne doit pas avoir plus de quatre ans.

Au-delà même du problème des places disponibles pour les accueillir, ces personnes ont "peur d'aller dans les centres d'hébergement, parce qu'elles craignent d'être envoyées dans des centres de rétention et expulsées", souligne Anne Hidalgo. Le camp abrite surtout des migrants arrivés en Europe par un autre pays que la France. Cette peur qui les conduit à éviter les hébergements officiels est d'abord le symptôme du non-traitement de la question des "dublinés" en France.

 

« Le projet de loi asile et immigration fait l'impasse sur la question des migrations secondaires dans l'UE »

Le "règlement Dublin" prévoit qu'un migrant doit obligatoirement déposer sa demande d'asile dans le pays de sa première arrivée dans l'Union européenne. "Parmi les dublinés qui vivent ici, porte de la Villette, beaucoup pourraient obtenir l'asile en France, mais ne peuvent pas en faire la demande", explique Anne Hidalgo.

Pierre Henry abonde dans ce sens : "Nous faisons face à un impensé, pas seulement national, mais européen. La question des mouvements secondaires dans l'Union européenne doit être traitée. Et le projet de loi asile et immigration actuellement débattu fait l'impasse sur le sujet."

Le silence et l'inaction du gouvernement laissent perplexe François Dagnaud, maire du 19e arrondissement de Paris. Au point de mettre les pieds dans le plat : "Un plan de mise à l'abri est prêt, et le top départ ne vient pas. Alors je me le demande : pourquoi? J'espère que personne au gouvernement n'essaye d'utiliser le pourrissement de la situation pour illustrer une supposée impossibilité d'accueillir les migrants, et justifier un serrage de vis."

 

Anne Hidalgo prête à co-construire une solution avec l'État

En effet, de telles situations "alimentent immanquablement les réactions de rejet", admet Pierre Henry. Une crainte qui anime tous les élus présents, venus s'entretenir autant avec les migrants qu'avec les riverains. Aucun de ceux présents ne se plaint de comportements irrespectueux, mais soulignent d'inévitables désagréments. "1.500 personnes, vous vous rendez compte de ce que ça produit comme déchets chaque jour!", souligne une habitante du quartier.

« J'espère que personne au gouvernement n'essaye d'utiliser le pourrissement de la situation pour justifier un serrage de vis ». La porte de la Villette a récemment fait l'objet de grands travaux d'aménagement et d'embellissement, "pour que ce quartier très populaire puisse offrir le meilleur à ses habitants", rappelle Anne Hidalgo. "Mais aujourd'hui, ajoute la maire de Paris, eux non plus ne supportent plus la situation. Ils nous font confiance et ne comprennent pas qu'on les laisse dans un tel désarroi, avec une telle misère à leur fenêtre."

Pour parer en urgence à la situation, l'édile socialiste a fait installer des toilettes et des points d'eau de fortune. Au-dessus d'un abreuvoir relié à une bouche d'eau dans le sol, de jeunes hommes font les gestes d'une toilette et d'une lessive sommaires. "Il est de la responsabilité de l'État de mettre ces personnes à l'abri. La loi ne me permet pas de leur dire : venez, je vous emmène dans un endroit sûr", explique Anne Hidalgo. Mais la maire se défend de se contenter de pointer l'État du doigt : "J'essaye moi-même d'apporter des solutions et des propositions. Nous devons travailler de façon intelligente et collaborative."  

 

La loi asile et immigration, un texte illusoire selon la maire de Paris

La maire de Paris n'en est pas à sa première montée au créneau sur la question des migrants dans la capitale. De ses collaborations avec l'État était né en 2016 le centre d'accueil de la porte de la Chapelle, qui a fermé ses portes le 31 mars dernier. "Aujourd'hui, le gouvernement a changé de pied au sujet de l'accueil. Il existe 700 places en Ile-de-France pour les primo-arrivants, et quatre points d'accueil de jour dans Paris." Mais ces dispositifs ne concernent que les primo-arrivants, et laissent une nouvelle fois les dublinés dans l'angle mort de la politique publique.

"Ce n'est pas vrai de dire que ces personnes peuvent toutes être renvoyées hors de France, explique encore la maire de Paris. La preuve : ils sont là! Et ils doivent se cacher. Aujourd'hui, par peur du populisme, on ne dit pas la vérité aux gens." Mais selon elle, c'est surtout le "chaos" qui fait grimper la tentation du populisme. "Les citoyens attendent avant tout de l'État qu'il gère ces situations. Il faut que les pays riches et que les villes attractives comme Paris puissent donner une réponse structurelle au problème, avec un nombre de places suffisantes." Anne Hidalgo comme France terre d'asile se défendent toutefois de vouloir garder tout le monde.

« Ce n'est pas une crise passagère, cela ne va pas s'arrêter dans trois mois avec l'adoption d'une loi très restrictive ».

Autre contre-vérité selon Anne Hidalgo : "On n'ose pas dire aux gens que ce n'est pas une crise passagère mais une question durable. Cela ne va pas s'arrêter dans trois mois avec l'adoption d'une loi très restrictive. On entretient les citoyens dans l'illusion qu'un texte et des propos très durs régleront le problème. Ce n'est pas vrai."

Bien plus qu'une réponse coercitive, Pierre Henry craint pour sa part le "délaissement". Si à Stalingrad ou dans d'autres lieux de Paris, la situation trop visible pourrait, selon les associations, entraîner une réponse policière relativement rapide, le campement de la Villette, sous un pont loin de la population, pourrait durer. "Mais il ne faut pas que ça dure, assure le président de France terre d'asile. On ne peut que tenter d'y apporter une réponse, avec dignité."

 

Europe 1 - le JDD, 07/04/2018.