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L'«Aquarius» quitte Marseille et reprend la mer

libération net

Le bateau humanitaire, qui porte secours aux migrants en Méditerranée, était en escale technique depuis un mois à Marseille. C'était la première fois qu'il restait amarré si longtemps, alors que le contexte politique s'est durci, notamment après que l'Italie lui a interdit d'accoster en Sicile.

Jamais, depuis son premier départ en mer en février 2016, l’Aquarius n’était resté au port aussi longtemps. Ce bateau humanitaire, opéré conjointement par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF), porte secours aux migrants dont les embarcations de fortune ne laissent que peu de chances d’atteindre l’Europe. En deux ans, il a permis à près de 30 000 personnes de rester en vie, et a vu une poignée de bébés naître à bord. Or, depuis un mois, l’Aquarius était coincé à Marseille, pour une «escale technique». Les sauveteurs ne savaient pas combien de temps elle durerait car la situation politique dans la zone s'est durcie de façon inédite. Après cette attente, au cours de laquelle le rythme des noyades dans la zone s’est drastiquement accéléré, il a été décidé de repartir. Non sans emporter davantage de nourritures et de médicaments, au cas où il lui serait à nouveau rendu difficile d’accoster dans un port sûr.

Jusqu’à récemment, l’Aquarius, comme plusieurs bateaux humanitaires tels que ceux des ONG allemande SeaWatch et espagnole SeaWatch Proactiva Open Arm, patrouillait sur une zone située au large des côtes libyennes, à environ deux jours de route de la Sicile. Lorsqu’une embarcation en détresse était repérée par des navires humanitaires, militaires ou commerciaux, le centre de coordination des secours (MRCC) de Rome demandait au bateau le plus proche d’aller lui porter secours. Les rescapés étaient ensuite débarqués dans l’un des «ports sûrs» italiens, comme ceux de Catane, Messine, Augusta ou Pozallo. Là, leurs empreintes et leur photo étaient consignées par les autorités, et ils entraient dans le système de demande d’asile.

En juin dernier, le ministre de l’Intérieur italien d’extrême droite, Matteo Salvini, a décidé de fermer les ports. L’Aquarius s’est donc vu, sans préavis, refuser d’accoster en Sicile. Puis Malte a suivi l’Italie et interdit au navire de 77 mètres d’entrer dans l’un de ses ports. La France s’est tue aussi, et c’est finalement l’Espagne qui a accepté d’accueillir le bateau avec à son bord quelques centaines de rescapés. L’Aquarius s’est ensuite rendu à Marseille, où il est resté bloqué un mois dans l’incertitude.

D’autant que l’Union européenne travaille à externaliser ses frontières pour éviter de prendre en charge l’intégralité des personnes y cherchant un refuge ou un avenir. L’ONG craignait notamment de devoir répondre aux ordres des gardes-côtes libyens, l’Union européenne détournant le regard de la situation chaotique du pays, où les migrants, en particulier subsahariens, sont allègrement maltraités, rackettés, violés et torturés.

Ce mercredi, le navire humanitaire a pu repartir sur sa zone de secours, où les noyades se sont intensifiées ces dernières semaines, et où d’autres bateaux de secours connaissent la même errance. «La route de la Méditerranée centrale est la plus meurtrière au monde, a expliqué dans un communiqué Aloys Vimard, coordinateur de projet MSF à bord du bateau. Il n’y a presque plus de navires de sauvetage en Méditerranée centrale et aucune capacité de recherche et de sauvetage des Etats européens. Les secours humanitaires en mer sont désespérément nécessaires, maintenant plus que jamais. Sauver les personnes en détresse en mer reste une obligation légale et morale. Plus de 700 personnes se sont noyées ces dernières semaines. Ce mépris pour la vie humaine est terrifiant

L’ONG prévient qu’elle ne débarquera ou ne transférera aucun passager en Libye. Pendant son escale, l’Aquarius s’est doté d’un nouveau canot de sauvetage, plus rapide. Dans le communiqué de Médecins sans frontières, un détail dit bien l’effroi de la situation : l’Aquarius s’est aussi équipé d’un conteneur d’expédition réfrigéré, où pourront être entreposés les corps retrouvés sans vie dans les radeaux.

 

Libération, Kim Hullot-Guiot, le 1er août 2018