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Parmi le millier de migrants évacués au campement du Millénaire, il n'y avait qu'une soixantaine de femmes. Pourquoi si peu ?

liberation

 

Parce qu'elles sont moins nombreuses que les hommes au départ. Et aussi parce qu'elles sont plus protégées, par la loi et par les associations.

 

Question posée par le 03/06/2018

Bonjour,

Le 30 mai à l’aube, le campement dit du Millénaire, situé dans le nord de Paris est évacué. Dans le communiqué-bilan de l’opération publiée par la préfecture de police, on lit: «1017 personnes qui occupaient plusieurs campements de voie publique sur le secteur de la porte de Villette (Paris 19e) ont été mises à l’abri par les services de l’Etat et leurs partenaires, dont 64 vulnérables (couples, femmes isolées, familles, mineurs isolés).»

La mairie de Paris, qui est chargée de les prendre en charge, en compte 71. «C’est nous qui effectuons le compte de ces publics, nous explique la municipalité. Pour peu qu’on n’ait pas fini de les compter quand on donne le chiffre le matin [de l’évacuation] à la préfecture, il peut y avoir un léger différentiel, rien d’inhabituel.» L’effectif de ces personnes se répartit ainsi, selon la ville : 10 personnes en famille (dont 5 monoparentales) ; 20 femmes isolées ; 13 couples ; 15 mineurs non accompagnés.

La mairie nous précise que la veille de l’intervention policière, ses services ont constaté lors d’une maraude la présence de 20 personnes «vulnérables», à proximité du campement, réunies en 4 familles, plus une femme enceinte. Elles ont également été mises à l’abri.

Le total recensé de vulnérables, qui comprend donc les familles (monoparentales ou non), les mineurs non accompagnés et les femmes isolées, s’élève sur la zone du camp et au moment de son évacuation (ou à la veille de celle-ci), à 91. Cela représente moins d’un dixième de sa population au jour de l’évacuation…

Ce bilan a provoqué des réactions à droite ou à l’extrême droite, certains y voyant la confirmation que l’essentiel des migrants/demandeurs d’asile sont des hommes.

Vous nous avez posé une question plus nuancée : «Est-ce que cela signifie que les femmes et les enfants migrants sont mieux pris en charge par l’Etat que les hommes isolés (donc ils ne sont pas obligés de dormir dans la rue), ou est-ce qu’il y a si peu de femmes migrantes à Paris ? Pourtant, 33% de demandeurs d’asile en France sont des femmes selon les chiffres de l’Ofpra.»

 

Demande d’asile et réfugiés

La première raison, si l’on s’en tient aux demandeurs d’asile -pour lesquels on a des chiffres- est effectivement qu’il y a moins de femmes et d’enfants que d’hommes. Le chiffre que vous citez de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), en charge d’étudier les demandes d’asile et de placement sous le statut d’apatrides, est correct.

Dans le dernier rapport de l’Ofpra, on lit que les femmes représentent 34,7% des premières demandes de protection en 2017 (il y en a eu 73 802). Cette proportion monte à 44% si l’on observe les demandes provenant d’Europe, mais descend à 32% et 24% pour les demandes venues d’Asie et d’Afrique.

L’Ofpra accepte environ un tiers des dossiers de demande d’asile émanant de femmes (et presque tous quand elles sont syriennes, irakiennes ou afghanes), la même proportion que pour les hommes. Enfin, parmi les plus de 250 000 personnes que l’Ofpra protège, 40,5% sont des femmes.

Dans les typologies de l’Office de protection des réfugiés, les mineurs sont soit accompagnants (ils sont avec au moins un de leur parent), soit isolés (sans aucun parent). En plus des 73802 primo-demandants majeurs, en 2017, 19428 dossiers de mineurs accompagnants ont été déposés (ils sont liés à ceux de leurs parents). Les mineurs isolés étaient 591 à solliciter une protection en 2017, dont 76,1% de garçons. Au total, on compte donc environ 20000 mineurs sur un total de près de 94000 nouvelles demandes de protection en 2017.

Précisons que l’Office français de protection des réfugiés ne recense pas l’ensemble des étrangers du territoire, mais uniquement ceux qui ont déposé un dossier de demande d’asile. Cela permet de dessiner une tendance : parmi eux, un bon tiers des majeurs sont des femmes, et un cinquième du total sont des mineurs. À l’inverse, toutes les personnes qui vivent dans des camps comme celui du Millénaire ne sont pas des réfugiés ou des demandeurs d’asile. Selon le Monde, «les demandeurs d’asile […] seraient au nombre de 500 parmi les 2000 migrants de la capitale.»

Pour ce qui est des migrants non demandeurs d’asile, il n’existe pas de statistiques fiables sur la répartition par sexe. Mais l’ensemble des associations qui sont sur le terrain font état d’une part d’hommes plus importante que celle des femmes et des enfants.

Cette surreprésentation des hommes parmi les migrants et demandeurs d’asile au départ n’explique pas à elle seule le faible nombre de «vulnérables» dans le camp du Millénaire. L’autre raison est le traitement spécifique réservé à cette population (enfants, femmes, famille).

 

Les femmes et les enfants d’abord

Ainsi, en termes de droit d’asile, les familles et les mineurs demandeurs sont identifiés par la loi comme vulnérables. Après avoir déposé leur demande à l’OOfpra, leur profil est évalué par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), afin de déterminer des «besoins particuliers en matière d’accueil». Une sorte de traitement de faveur pour les plus fragiles, inscrit dans la loi (article 744-6 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile). Le Haut-Commissariat à l’égalité entre les femmes et les hommes prônait récemment dans un rapport récent que les femmes isolées aient droit aux mêmes égards.

Aussi, les associations et les pouvoirs publics se mobilisent en priorité pour les femmes, les enfants et les familles. Dans le camp du Millénaire intervenaient régulièrement, entre autres, les associations Utopia 56 et France terre d’asile. Pierre Henry, directeur général de cette dernière, explique à CheckNews que ces publics ont bénéficié d’une «mise à l’abri progressive» : «Tous les jours nos équipes intervenaient, et essayant de repérer et d’orienter les femmes et les enfants.» Même son de cloche du côté d’Alix Geoffroy, responsable de la mission Paris d’Utopia 56 : «Les femmes et les mineurs sont pris en charge plus facilement, les structures pour les accueillir sont moins saturées que celles pour les hommes seuls.» Elle précise que les associations cherchent «à identifier et à aider en priorité les femmes et les enfants. Même des habitants du camp nous indiquent où se trouvent ces personnes pour qu’on les aide.»

Et qu’advient-il d’elles ? Elles sont invitées à se rendre au centre d’accueil de jour, géré par Emmaüs Solidarité situé boulevard Henri-IV. Des conseillers évaluent les profils des femmes, des enfants et des familles qui leur sont envoyés, et ensuite, ils décident d’où les envoyer pour loger. Beaucoup sont dirigés vers le centre d’hébergement d’Ivry, au sud de Paris. Dédié à ces publics et disposant de 400 places il est aussi géré par Emmaüs Solidarité, et on y trouve une école et un pôle santé. Aurélie El Hassak Marzoati, directrice générale administrative de l’association précise à CheckNews que les personnes restent généralement «un à deux mois» dans les locaux.

 

Saisonnalité

L’existence de structures de ce type et le choix des associations de traiter en priorité les cas des femmes et des enfants (plus, pour ce qui est des demandes d’asile, la reconnaissance légale de leur «vulnérabilité») expliquent qu’ils soient moins nombreux dans les rues.

«On constate que les femmes familles représentent entre 5% et 10% des populations dans la rue», nous expliquent Emmaüs Solidarité. «Difficile d’être affirmatif, mais oui, 10% environ de vulnérables c’est cohérent avec ce qu’on observe», confirme France terre d’asile. Puisque les publics plus fragiles sont pris en charge plus rapidement, ce chiffre de 10% «est une photographie à un instant T», ajoute Utopia 56, pour qui «il serait intéressant de savoir combien de femmes et d’enfants ont, sur les derniers mois, transité par ce camp» Anne-Marie Bredin, du collectif Wilson Solidarité, qui intervient également sur le terrain, juge presque surestimée cette proportion : «Avec les beaux jours, il y a plus de familles, de femmes et d’enfants dans les camps. Mais en hiver par exemple, il y en a beaucoup moins. Et il y a des camps où en trouve presque jamais.»

 

En résumé : le faible nombre de femmes et d’enfants parmi le millier de personnes évacués du campement dit du Millénaire s’explique pour partie par une part d’hommes plus importante au départ au sein des migrants et des demandeurs d’asile, mais aussi par le traitement spécifique réservé aux femmes, mineurs, et famille, qu’ils soient demandeurs d’asile ou pas.

 

Libération, par Fabien Leboucq, le 08/06/2018

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