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Depuis l’évacuation de 2500 migrants le 18 août, les nouveaux arrivants sont « harcelés » en permanence par la police, dénonce Médecins du Monde. Emmaus Solidarité menace de ne plus ouvrir le centre humanitaire et n’exclut pas de se retirer du dispositif.
L’association Médecins du monde doit se faire discrète, depuis qu’elle s’est fait « gentiment virer » de la proximité du camp humanitaire de la Chapelle, explique le Dr Jeanine Rochefort.

 

C’est dans une contre-allée du boulevard Ney, près de la porte d’Aubervilliers, que la camionnette blanche de Médecins du monde est désormais garée. Et les migrants sont moins nombreux à venir s’y faire soigner.

L’association doit en effet se faire discrète, depuis qu’elle s’est fait « gentiment virer » de la proximité du camp humanitaire de la Chapelle, explique le Dr Jeanine Rochefort. Cette déléguée régionale Île-de-France de MDM, qui assure cette veille sanitaire de rue, n’en revient toujours pas. « Nous étions installés à l’endroit habituel, quand la police nous a ordonné de bouger immédiatement. C’est la première fois qu’on demande à Médecins du monde d’interrompre une consultation pour quitter les lieux. On n’avait jamais vu ça en France ».

Depuis la 35e évacuation, le 18 août, d’un camp de 2500 migrants qui dormaient sur le trottoir, la situation sur le terrain s’est considérablement durcie. Pour empêcher que des campements sauvages se reconstituent, la préfecture veut éviter, comme à Calais, que des « points de fixation » se créent.

MDM a dénoncé jeudi dans un communiqué une « politique de chasse à l’homme délibérée, qui vise à repousser les migrants pour les éloigner et les rendre invisibles » et l’entrave faite au travail des associations qui leur viennent en aide.

 

Une politique d’invisibilité « voulue et assumée »

« Je suis effarée de l’importance de la présence policière devant le centre humanitaire, souligne Jeanine Rochefort. Dès que les personnes se couchent la nuit sur le trottoir, on leur demande de se lever et de bouger. Après l’ouverture du centre, il y avait déjà eu quelques bavures. Aujourd’hui, on sent bien qu’il s’agit d’une politique voulue et assumée », déplore le médecin, craignant que la situation humanitaire ne se dégrade encore avec les pluies de l’automne. « Emmanuel Macron a déclaré qu’il ne voulait voir plus de migrants à la rue d’ici à la fin de l’année. Il y a deux solutions pour y arriver : s’en occuper ou les rendre invisibles. Il semble que dans l’urgence, c’est la seconde solution qui a été choisie », insiste-t-elle

« Les gens qu’on laisse à la rue sont vulnérables, leur premier réflexe est donc de se regrouper en communauté. Mais dès qu’un groupe se forme, la police le déloge », abonde Elie, administrateur logisticien à MDM et qui constate lui aussi depuis le 18 août, une politique « plus intense, plus musclée et qui s’inscrit davantage dans la durée. »


Les nouveaux arrivants dispersés

Les nouveaux migrants, qui continuent à affluer à Paris (environ une centaine par jour) sont donc contraints de se disséminer un peu partout, dans les parcs, sous les ponts, vers le quai de Jemmapes Paris 19e), à Aubervilliers ou Saint-Denis. À force d’être repoussés, ils vont de plus en plus loin. Cette dispersion et cet éloignement compliquent le travail des associations.

La distribution de repas, assurée jusque-là à proximité du centre humanitaire a été stoppée. Pour l’instant, les Restos du coeur apportent des packs de nourriture, que les associations vont distribuer, à pied ou en voiture, là où les migrants ont trouvé refuge.

Autour du centre humanitaire, des plots de béton, grillages et barrières métalliques, empêchent les exilés de planter leur tente.


« Une situation qui devient insupportable pour tout le monde»

A l’entrée du camp, les membres de l’association Utopia 56 se démènent comme ils peuvent, parent au plus urgent, s’occupent des plus vulnérables. Une famille irakienne, un couple et trois enfants, chargés de grosses valises, attend patiemment un toit pour la nuit. Un Afghan au bord de l’épuisement avec de fortes douleurs au ventre, sera embarqué par les pompiers et conduit à l’hôpital Bichat, grâce à l’insistance d’une bénévole.

Pour la famille irakienne, et des mineurs qui sont là, Utopia va lancer comme chaque soir un appel à « hébergement citoyen ». Créé en mai pour pallier l’insuffisance des structures d’hébergement, ce dispositif fait appel à des particuliers prêts à offrir un lit, une chambre, un appartement, aux exilés.

Mais pour les associations, la situation ne peut plus durer. « Ça se durcit pour tout le monde et ça devient insupportable », déplore Yann Manzi, cofondateur et vice-président d’Utopia 56. « Il y a des primo-arrivants, qui sont là, avec des enfants dans la rue, à qui on nous empêche même de distribuer des repas...».


Emmaüs menace de fermer le centre humanitaire

De son côté, l’association Emmaüs Solidarité, qui gère le centre humanitaire de la Chapelle, a menacé ce mardi 5 septembre de ne pas ouvrir le centre, dès lundi prochain, si elle n’obtient pas d'ici là des « garanties de la part de l'État » pour pouvoir remplir sa mission d'accueil « inconditionnel ».

Aurélie El Hassak-Marzorati, la directrice générale adjointe, s'inquiète en effet de la forte présence des forces de l’ordre susceptible de dissuader les migrants de s’y rendre. Elle dénonce aussi l’absence de fluidité d’un système saturé qui bouchonne de plus en plus. «En moyenne, nous enregistrions 250 entrées et sorties par semaine, ce qui est un rythme déjà insuffisant. La semaine dernière on est tombés à 166, lundi à 23 et il y a une absence totale de visibilité pour les jours à venir». Emmaüs n’exclut pas de « sortir totalement du dispositif ».


Des tensions devant la plateforme d’asile

Devant la plate-forme d’accueil de France terre d’asile la tension est également montée d’un cran. Les demandeurs d’asile sont de plus en plus nombreux à faire la queue, dès l’aube, quitte à dormir devant, et à se faire expulser par les forces de l’ordre. « On ne peut pas régler la question des flux migratoires, uniquement avec la police. Pas plus qu’on ne peut les faire disparaître », déplore Pierre Henry, président de France terre d'asile, qui réclame l’ouverture d’autres centres de premier accueil un peu partout en France. Après avoir soutenu Emmanuel Macron, il semble aujourd’hui déçu de ne pas avoir été « suffisamment entendu ».

 

Par La Croix, le 05/09/2017