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le figaro

 

 

Dans le centre historique de Saint-Omer, une rue pavée borde une grande porte cochère en pierre de taille. Au rez-de-chaussée, on accède à un appartement de 350 mètres carrés. Les plafonds moulés et les grandes cheminées tranchent avec la fonction des lieux. Autrefois occupés par une vieille dame seule, les salons en enfilade accueillent aujourd’hui jusqu’à 45 lits superposés en métal bleu. Les pièces à l’étage reçoivent quant à elles les bureaux de France Terre d’Asile (FTA). L’association et le département du Pas-de-Calais ont loué cet appartement pour le transformer en Maison du jeune réfugié, un centre d’hébergement à destination des mineurs isolés étrangers.

 

La moitié des hôtes viennent d’Érythrée. Les autres sont afghans, soudanais ou éthiopiens. « Depuis le démantèlement de la “jungle” de Calais, nous sommes devenus le seul centre d’hébergement d’urgence pour les mineurs sur tout le Calaisis », explique le directeur départemental de FTA, Jean-François Roger. Au 31 juillet dernier, la structure avait déjà reçu 1542 jeunes, contre 1422 sur l’ensemble de l’année 2016. La quasi-totalité (95 %) des mineurs qui font une demande d’asile ici reçoit une réponse positive. Mais avant d’accorder cette protection aux mineurs étrangers isolés, encore faut-il vraiment déterminer qui l’est réellement.


Pendant longtemps, on procédait à une expertise médicale par le biais de tests osseux. Mais la méthode n’est plus utilisée depuis 2009. «Elle est caduque ; elle se base sur un échantillon de jeunes nordaméricains des années 1930, alors que pour l’essentiel les jeunes viennent actuellement de la Corne d’Afrique et d’Afghanistan», explique Jean-François Roger. «De plus, elle donne un résultat avec une marge d’erreur de 18 mois, quand la plupart des jeunes concernés ont entre 16 et 18 ans.» L’expertise médicale a été remplacée par une enquête sociologique réalisée sur place. Une méthode qui donne un faisceau d’indices permettant de présumer de la «minorité » du jeune candidat à l’asile.


Entretiens déterminants


C’est le travail d’Amadou Diop, 27 ans, l’un des «évaluateurs» de FTA. Dans une petite salle du second étage de l’ancien appartement, il conduit des entretiens déterminants pour la suite du parcours des jeunes. La trame de l’entretien est constante : il cherche d’abord des éléments d’état civil. « Si le jeune a des papiers d’identité, nous cherchons à vérifier s’ils sont probants », dit-il. Viennent ensuite les questions sur sa situation familiale. «On demande le nom du père, de la mère, la différence d’âge entre chacun des frères et soeurs, sa place dans la fratrie… Cela donne des faisceaux d’indices sur la réalité de l’âge qu’il se donne. » Puis il est interrogé sur son parcours scolaire. «On regarde si cela correspond aux éléments connus sur son pays d’origine. »


On lui demande ensuite de décrire son mode de vie. «On évalue sa spontanéité, son rapport au temps. Un enfant va être très ancré dans le présent, très descriptif dans les événements successifs de sa journée », détaille Amadou Diop. Arrivent enfin les motifs du départ et le parcours migratoire : « Généralement, le mineur isolé n’a pas été le protagoniste de son exil. Celui-ci a été organisé et payé par les parents, qui ne peuvent pas se permettre financièrement de partir aussi», explique-t-il.


À l’issue de ces entretiens, le parquet de Saint-Omer confirme la minorité du jeune dans 60 à 70 % des cas. Le mineur isolé obtient alors une ordonnance de placement provisoire, mais celle-ci ne signe pas la fin de son attente et de son désoeuvrement. «Ici on ne fait que manger et dormir. Il n’y a pas de Wi-Fi. On passe nos journées sans but», explique Hafton, un Érythréen de 17 ans qui attend de rejoindre l’Irlande. Quant à ceux dont la demande de protection a été rejetée par la justice, il existe une possibilité de recours devant la cour d’appel de Douai. Mais très peu de jeunes vont jusque-là. Soit ils retournent à Calais, soit ils profitent d’une faille administrative : faute de disposer d’un fichier qui centraliserait les dossiers refusés, il est impossible de savoir si un jeune n’a pas déjà fait une demande de protection. Il leur suffit donc de quitter Saint-Omer pour aller tenter leur chance dans un autre département.

 

 

Article publié dans le Figaro, le 5 septembre 2017 : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2017/09/04/01016-20170904ARTFIG00303--saint-omer-comment-evaluer-l-age-des-mineurs-isoles.php