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Torture, dépression : à Vienne, des psychothérapeutes s’allient pour traiter les "blessures invisibles" des migrants

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À Vienne, en Autriche, le centre Hemayat ("protection" en arabe) offre des consultations psychologiques à des centaines de réfugiés et demandeurs d’asile traumatisés par leur périple migratoire ou par les conflits dans leur pays d’origine. En 24 ans d’activité, le centre qui accueillait à l’origine des victimes de la guerre des Balkans doit aujourd’hui composer avec de nouveaux profils et un gouvernement de plus en plus hostile.

Des murs blancs, des néons blafards, une pile de vieux magazines, quelques jouets en bois dispersés ça et là et un silence de plomb : la salle d’attente du centre Hemayat à Vienne en Autriche ressemble, à quelques détails près, à n’importe quelle autre. Pourtant, derrière les portes de chaque salle de consultation, ce sont des drames personnels et des traumatismes invisibles que l’on soigne. Depuis 1995, ce centre offre une écoute et un suivi psychologique aux survivants de guerres et de tortures.

Créée au lendemain du conflit yougoslave, l’institution, située dans un quartier résidentiel du nord-ouest de la capitale autrichienne, accueille aujourd’hui des hommes, des femmes et des enfants principalement venus d'Afghanistan, de Syrie, d'Iran, de Tchétchénie, d'Irak et de Somalie. “En Autriche, la plupart des associations offrent déjà du soutien légal ou social aux migrants, le but de Hemayat, c’est de faire ce que personne d’autre ne faisait avant : du soutien psychologique pour que les réfugiés libèrent leur parole et se sentent enfin en sécurité”, explique Barbara Preitler, psychologue et l’un des membres fondateurs du centre.

L’équipe est composée de 47 psychothérapeutes et de dizaines d’interprètes parlant arabe, farsi ou encore pachtou. Certains ne sont présents que quelques heures par semaine, d’autres comme Barbara Preitler, comptent une vingtaine de patients.


"L’Europe n’est plus un endroit synonyme de soulagement"

"Ce que l’on voit le plus ce sont des personnes souffrant du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) pour diverses raisons", affirme la thérapeute. "Certains sont en dépression ou en deuil après la perte d’un proche sur la route migratoire, d’autres choqués d'avoir été témoins de violences ou de la mort de compagnons de voyage. D’autres encore ont été victimes de sévices, voire de torture". L’année dernière quelque 1300 réfugiés et demandeurs d’asile provenant d’une cinquantaine de pays ont été reçus en consultation de psychothérapie au centre Hemayat, indique Cécilia Heiss, gérante actuelle du lieu.

Mais avant même de pouvoir traiter l’origine du SSPT, la difficulté est de parvenir à "stabiliser" les patients qui se présentent au centre, admet Barbara Preitler. Car avec le statut de réfugié ou celui de demandeur d’asile viennent aussi de nouveaux types de traumatismes : le stress administratif, la peur du policier, l’angoisse du racisme et l'inquiétude d’un avenir incertain, renforcée par l’arrivée au pouvoir, il y a moins d’un an, d’une coalition de la droite et de l'extrême-droite.


"Aujourd’hui en Autriche, [les migrants] ne se sentent plus en sécurité comme avant", explique Barbara Preitler. "Quand ils parviennent à arriver ici, c’est un tout autre combat qui commence pour eux : celui de réussir à rester, d’avoir des papiers, de recommencer une vie à zéro, d’apprendre une langue étrangère, d’affronter le racisme et les clichés, et bien sûr de s’intégrer. [...] Depuis la crise migratoire et la fermeture des frontières, l’Europe n’est plus un endroit synonyme de soulagement".

Et pour cause, l'homme fort d'Autriche, l'ultraconservateur Sebastian Kurz, propose une ligne intransigeante concernant l'immigration : repousser systématiquement ceux qui veulent entrer sans papiers. Le chancelier veut également renforcer les frontières extérieures de l'espace Schengen, arrêter d’instruire les demandes d’asile au sein de l’Union européenne et créer des camps pour "trier" les migrants.

 

Plus de 600 patients sur liste d’attente

Cette ligne politique ouvertement anti-migrants complique également la tâche de Hemayat - qui a besoin de davantage de fonds. "Nous avons actuellement 616 personnes nécessitant un traitement qui sont sur liste d'attente. Nous avons bien conscience qu’ils ont besoin de nous, mais nous devons également tenir compte de notre budget", regrette Cécilia Heiss. Un budget de plus en plus serré, justement “parce que le nouveau gouvernement autrichien s’adonne à une propagande persistante contre les migrants et s'efforce de réduire le financement ou l'assistance fournis”, déplore-t-elle.

Le centre est aujourd’hui financé à 65 % par des donateurs privés, dont Médecins sans frontières. Les 35 % restants étant couverts par des fonds publics du ministère de l’Intérieur, mais aussi de l’Union européenne. Pour les seules thérapies des mineurs, Hemayat dépense actuellement 188 000€. Pour traiter les 88 enfants en liste d’attente, une enveloppe de 70 000€ supplémentaires sera nécessaire.

***Note de la rédaction : Hemayat a refusé qu'InfoMigrants s’entretienne avec des patients ou des anciens patients du centre.

 

INFOMIGRANTS par Anne DIANDRA-LOUARN, le 1 novembre 2018

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