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A Calais, les migrants ressortent du bois

libération net

Trois mois après le démantèlement de la «jungle», des dizaines d’exilés cachés dans la forêt sont traqués par la police. «Libération» a suivi les humanitaires dans une maraude. Ils réclament en vain un lieu d’accueil.

 

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Un réfugié profite de la connexion wi-fi du centre d’accueil de jour du Secours catholique, à Calais, le 30 janvier.  ©Julien Pitinome


Ils sont indésirables, et ceux qui les aident aussi. La plupart sont mineurs, une centaine selon l’Etat, 500 selon l’association Salam. A Calais, trois mois après le démantèlement de la «jungle», les exilés se cachent, harcelés par les forces de l’ordre. Des habitants discrets ouvrent leur porte la nuit pour les plus exténués. Des humanitaires réclament un lieu que l’Etat refuse. En attendant, ils s’adaptent : accueil de jour, repas et soins. On les a suivis dans cette «jungle nomade».


30 janvier, 18 h 45

Un bois dans Calais. Ils sortent du noir comme des farfadets dès que la camionnette blanche se gare. La plupart ont entre 16 et 18 ans, certains pas plus de 14 ans. Il fait 4 degrés, mais pas une plainte. Ces jeunes, presque tous érythréens, sont contents de voir les têtes familières des humanitaires, à peine plus âgés qu’eux. Gaël et Sarah, d’Utopia 56, distribuent repas, bonnets, écharpes. Jaye et Alice, de Care4Calais, proposent du thé. Les gamins jettent un œil sur le camion qui passe sur la route : peut-être un ticket gratuit pour Douvres. Dans ce petit bois sombre, ils dorment comme ils peuvent. Souvent, la police passe. «On a retrouvé des sacs de couchage éventrés», dit Pauline Le Coënt, référente «mineurs» chez Utopia 56. Le coordinateur Gaël Manzi ajoute : «Un Soudanais s’est plaint que son sac avait été imbibé de lacrymo.» Ces deux derniers mois, au moins une quinzaine ont passé la Manche.


19 h 05

«Police !» crie quelqu’un. Les gamins s’éparpillent. La voiture des forces de l’ordre repart, les mômes reviennent. Berhanel (1), Erythréen de 16 ans, pouffe en regardant le manteau en coton blanc qui lui arrive aux mollets : «J’ai le style afghan.» Sérieux : «On était 54 dans notre CAO pour mineurs [centre d’accueil et d’orientation, ndlr]. Sept ont été acceptés en Angleterre. Pourquoi pas nous ? Nous aussi on a de la famille là-bas.» Mohamed, 17 ans, un air d’intello avec ses lunettes : «Ici, à Calais, des gens nous font des gestes vulgaires, expriment leur haine. Pourquoi ? On ne vole pas, on ne tue pas, on veut juste vivre libres.» Il a envie de renoncer. «Il veut devenir ingénieur. Il pense avoir déjà perdu beaucoup de temps», raconte Pauline. Elle les pousse à demander l’asile ici : «Je leur dis "vous êtes des enfants. Pourquoi risquer votre vie ?"» Il y a deux semaines, la police a encerclé le bois, dit Gaël, «pour des "mises à l’abri" à Saint-Omer», à la Maison du jeune réfugié gérée par France terre d’asile. «On leur court après pour les mettre à l’abri ? Ce sont des travailleurs sociaux qu’il leur faut.» A Saint-Omer, Jean-François Roger, le directeur de la structure, sait que les moyens manquent : «Avant le démantèlement, 80 % des arrivées en hébergement d’urgence chez nous provenaient de nos maraudes. A présent, elles viennent à 80 % de la police.» Il a 45 places, et en avait 20 de plus cet hiver. «Il faudrait le double, a minima. La situation est urgente. Le nombre d’arrivées devrait augmenter au printemps.»


21 h 30

La camionnette démarre pour sillonner Calais. Deux autres véhicules d’Utopia 56 tournent dans la ville. Quand l’association rencontre des sans-abri qui ne sont pas des migrants, le protocole est le même : sac de couchage, thé, repas.


22 h 15

Un parking près du stade. Mêmes farfadets, quelques nouveaux, dont un Mauritanien, tous prêts à tenter l’Angleterre. On attend Idris, 16 ans. Deux jours plus tôt, Mohamed, Idris, et Osman, trois inséparables arrivés ensemble d’Erythrée, étaient montés par erreur dans un camion pour la Belgique. Ils ont sauté dans un train pour revenir à Calais. Sauf Idris, pas assez rapide, qui est revenu plus tard. Le voilà qui arrive, Pauline plaisante : «Alors, tu pars où ce soir ? Suisse ? Italie ? Amsterdam ?» Idris sourit : «Today, UK.»


23 h 10

Un fourgon de CRS arrive, les gamins s’envolent. Les agents contrôlent les identités de ceux qui restent, humanitaires et journaliste. On remet ses papiers, on ouvre son sac, les hommes sont palpés. «On est des humanitaires, on ne voit pas pourquoi on est contrôlés», dit Gaël. «Nous, on voit», dit un CRS. Un gradé : «Les autorités disent "zéro migrant", on a ordre de ne pas les laisser s’installer.» Quelques jours après, la préfecture nous répond que «n’importe quel citoyen peut-être contrôlé». Même pour avoir nourri et habillé des mineurs à la rue ? «Tous les mineurs qui le demandent sont mis à l’abri. On y veille. Le dispositif fonctionne.» Pourtant, ils sont dehors par dizaines.
2 heures
La forêt. D’autres jeunes exilés ont faim et froid. Nouvelle distribution. Fin de la maraude. Le «groupe de la forêt» rappelle Pauline : «Les policiers les ont réveillés avec des lampes torches sur le visage, et leur ont pris sacs de couchage et nourriture. Ils n’ont pas pu se rendormir. On va bientôt manquer de couchages.»


2 février

Un «Erythréen et un Ethiopien sont passés en Angleterre», annoncent leurs amis au Secours catholique. Le soir, un adolescent est retrouvé inconscient sur une bande d’arrêt d’urgence de l’A16, vers Oye-Plage, grièvement blessé à la tête.


3 février

Pendant la maraude de Salam, des CRS empêchent les humanitaires de nourrir les gens, affirme Jean-Claude Lenoir, président de l’association : «On nous a dit "la loi interdit de donner à manger sur la voie publique". Les CRS filment les bénévoles, photographient leurs plaques. C’est de l’intimidation.» Réponse de la préfecture : «Allégations gratuites. On a l’habitude de la part de Jean-Claude Lenoir. Il s’agissait d’un contrôle d’identité. Nous soutenons les policiers et les gendarmes. Ils peuvent utiliser les voies de droit.» Soupir de Lenoir : «On n’invente rien.»


10 h 40

Mahawi, 16 ans, l’ado retrouvé sur l’A16, est entre la vie et la mort. Il était dans le groupe qu’on avait croisé en maraude. «Il fait partie des calmes, dit Pauline. Il est très protecteur envers les plus petits.»Elle encaisse : «Ils sont de plus en plus crevés. Ils n’ont plus de forces. Comment attraper un camion dans cet état ?»


8 février, 8 h 30

Le Secours catholique fait livrer deux préfabriqués pour mettre huit douches dans la cour de son local près du port. Un voisin alerte la mairie. Natacha Bouchart (LR) fait installer une benne à ordures pour bloquer le passage. Elle invoque le code de l’urbanisme, qui oblige à une déclaration préalable. Le Secours catholique assure que l’urgence l’en dispense. Vincent de Coninck, chargé de mission de l’association : «Dans la vallée de la Roya, à Calais, à Paris, on fait entrave à la solidarité. On va où là ?» Quelques jours plus tôt, la police avait trouvé des ados sous les pilotis d’un préfabriqué de l’organisation. La mairie a déposé plainte pour squat.


9 février

Le Secours catholique a déposé un référé contre la benne à ordures de la municipalité qui bloque l’entrée des douches. L’audience aura lieu lundi à 10 heures.


(1) Les prénoms des migrants ont été modifiés.

Libération, 10/02/2017