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Migrants : pourquoi 2017 risque d'être l'année la plus meurtrière en Méditerranée

le figaro

 

INFOGRAPHIES - Plus de 2000 personnes ont déjà perdu la vie en tentant la traversée. Les dégradations des conditions de départ et de sauvetage laissent craindre une année dramatique.


Le chiffre a comme un air de déjà-vu: avant même le milieu de l'année, 100.000 personnes ont traversé la Méditerranée depuis janvier 2017, pour atteindre l'Europe, selon l'Office international des migrations (OIM). Ce seuil symbolique avait déjà attiré l'attention, il y a deux ans. Cette année-là, des centaines de milliers de réfugiés avaient fui des conflits, des dictatures ou la précarité économique en embarquant sur la mer ou en empruntant la route des Balkans, pour rejoindre l'Europe. Les milliers de morts dans les eaux méditerranéennes avaient poussé l'Europe à réagir.

Le nombre de traversées a depuis diminué. Cette année pourtant, l'issue des prochains mois pourrait être dramatique. C'est en tout cas la conclusion d'un rapport d'Amnesty International publié jeudi. «Si le deuxième semestre 2017 est à l'image du premier et qu'aucune disposition d'urgence n'est prise, 2017 est en passe de devenir l'année la plus meurtrière pour la route migratoire la plus meurtrière du monde», résume l'ONG, pour qui la réunion des ministres des Affaires étrangères de pays européens et de pays africains à Rome, jeudi, ne réglera pas le problème (voir encadré en fin d'article). En cause, un nombre de tentatives de traversées important, mais aussi des conditions qui ont changé, au départ et à l'arrivée.


• Le nombre de traversées reste très élevé

Depuis le printemps 2016, le nombre de traversées en Méditerranée a diminué. Il reste toutefois à un niveau similaire à celui de 2014, déjà élevé. On constate par ailleurs que la multiplication des trajets n'a pas attendu la période du printemps: dès février, le seuil des 10.000 traversées a été franchi, selon l'agence Frontex, et leur nombre continue depuis d'augmenter. En 2014, ce chiffre n'avait été atteint qu'en avril.

Si l'on poursuit dans le détail par mois, on constate également que les mois de mai et de juin 2017 ont été marqués par le plus grand nombre de traversées après ceux de 2015.

Retrouvez l'infographie sur le site du figaro.


• Des voyages de plus en plus meurtriers

Mais plus que le nombre de traversées, c'est la proportion d'entre elles qui peuvent se terminer par des drames qui inquiète. Sur ce point, les statistiques pourraient laisser penser que la situation s'améliore: en 2015, au plus fort des traversées, le nombre de morts ou disparus recensés était quatre fois plus important qu'en avril dernier, deux fois plus qu'en mai.
En réalité, la tendance est inquiétante. D'abord parce que sur le mois de juin représente, cette fois, un plus haut jamais atteint, avec plus de 500 morts ou disparus. Or, la période de l'été qui arrive est traditionnellement la période où le nombre de traversées est le plus élevé.

Ensuite, si l'année 2015 a été marquée par un nombre de traversées très important, elle avait finalement été moins meurtrière que l'année 2016 grâce aux opérations de sauvetage encadrées par l'Union européenne. En d'autres termes, il y a moins de traversées, mais le taux de mortalité augmente. Amnesty craint donc que le nombre de morts soit cette année au moins aussi important qu'en 2016, voire supérieur.
Les chiffres pour le premier semestre confirment cette tendance: le nombre de migrants morts ou disparus entre janvier et juin se situe entre celui de 2015 et 2016, année pendant laquelle plus de 5000 décès ont été recensés, et la barre des 2000 victimes a été franchie en juin.

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• Des conditions de départ exécrables

Ce taux de mortalité s'explique en partie par les dégradations des conditions de départ depuis 2016. En premier lieu, les embarcations sont de plus en plus dangereuses: dans le cadre de la lutte contre les trafics, de nombreux bateaux abandonnés près des côtes ont été détruits. Insuffisant, toutefois, pour stopper les réseaux de passeurs, qui continuent de faire embarquer ceux qui veulent partir sur de véritables épaves ou des bateaux gonflables toujours plus surchargés.
«Il faut voir aussi que la situation en Libye est devenue invivable», fait valoir Jean-François Dubost, responsable du programme Protection des populations au sein de l'ONG. «Des migrants sont retenus dans des camps, battus. Certains ont été abandonnés dans le désert libyen parce qu'ils ne pouvaient pas payer.» Toute opportunité de départ est donc saisie, quelles que soient les conditions, «faute de pouvoir faire demi-tour car c'est extrêmement dangereux».

Sur ce point, les effets des récents accords migratoires sont importants, souligne Amnesty. Alors que la route orientale entre la Turquie et la Grèce était très empruntée jusqu'en 2016, le nombre de traversées dans cette zone a fondu depuis l'accord signé entre l'Europe et Ankara, qui prévoit le renvoi des personnes interceptées à la frontière gréco-turque. «Les nationalités ont effectivement changé: on voit désormais beaucoup de bangladais sur les bateaux», alors qu'ils empruntaient auparavant la voie terrestre à l'est, explique Jean-François Dubost.
Les données du Missing Migrants Project («projet migrants disparus») de l'OIM rendent ces changements visibles. Les données collectées par l'organisme montrent que jusqu'à mi-2016, les naufrages -avérés ou présumés- étaient nombreux au large de la Turquie. À la fin de l'année 2016 et pour ce premier semestre de 2017, ce sont au contraire les côtes libyennes qui sont le plus concernées:

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• Des opérations de sauvetage désorganisées

La question des sauvetages est également cruciale pour comprendre les potentiels drames à venir, pointe Amnesty. «Les sauvetages réalisés en 2015 ont permis de faire baisser la mortalité de 6% à 0,8% en 2015», souligne Jean-François Dubost. Mais ces opérations sous l'égide européenne sont beaucoup plus rares. «Actuellement, un tiers des sauvetages reposent sur les ONG, les gardes-côtes italiens en réalisent un peu moins du tiers, et le reste est réparti entre navires marchands et opérations navales europénnes», regrette-t-il, craignant une nouvelle hausse du taux de mortalité.

En l'absence d'opérations coordonnées par l'Union européenne et avec des embarcations qui coulent toujours plus vite, «ce sont de plus en plus les gardes-côtes libyens qui opèrent, alors qu'ils ne sont absolument pas formés à l'accostage des navires en détresse», insiste également le responsable au sein d'Amnesty. «De nombreux rapports font état de navires qui arrivent à très grandes vitesses, de coup de feu tirés, de coups de matraque.» Autant d'événements qui accentuent le risque de retournement de navires et de noyade. «La responsabilité pèse beaucoup sur l'UE», reconnaît Jean-François Dubost. «On ne peut pas se reposer sur le dispositif répressif de la Libye.» Amnesty plaide donc, à court terme, pour le déploiement de navires supplémentaires dédiés aux sauvetages et pour une mise en place de voies légales pour rejoindre l'Europe. À plus long terme, l'ONG défend l'amélioration des conditions en Libye.

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À Rome, des engagements pour agir sur les frontières nord et sud de la Libye

Jeudi, la réunion des ministres des Affaires étrangères s'est conclue sur des engagements visant à accroître la coopération entre l'Europe et la Libye en vue, d'une part, de renforcer les contrôles des côtes libyennes mais aussi, d'autre part, de bloquer les routes du sud du pays pour empêcher les migrants d'y entrer. «Pour faire baisser le nombre de ceux qui arrivent chez nous, il faut faire baisser le nombre de ceux qui arrivent en Libye. Ne pas agir seulement au nord ou en mer, mais aussi à la frontière sud», a expliqué à la presse le ministre des Affaires étrangères italien à l'issue de la réunion, rapporte l'AFP. Dans ce but, l'italie va débloquer des fonds pour aider la Libye à contrôler ses frontières. Des engagements à aider la présence du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l'ONU et de l'OIM ont également été pris.
«Si l'Union européenne veut coopérer avec la Libye, il faut qu'il y ait des conditions fixées», faisait valoir au Figaro Jean-François Dubost avant la réunion. Comme le fait d'«exiger que les textes internationaux protégeant les réfugiés soient signés», ainsi que les accords sur l'interdiction de la torture.

 

Par Le Figaro, le 07/07/2017