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Pietro Bartolo, le docteur de Lampedusa, dénonce l’enfer des migrants

ouest france

 

Depuis 26 ans, le docteur Pietro Bartolo accueille et examine chaque jour les réfugiés qui débarquent sur son île. Dans un poignant témoignage, il raconte les drames et les miracles de sa vie aux portes de l’enfer.

 

Souvent ses yeux s’accrochent au ciel, comme s’ils devaient y puiser la lumière nécessaire. On le croirait ailleurs mais il vous revient, et son sourire vous remplit d’énergie et d’espoir. Il y a 61 ans, le 10 février 1956, le destin a fait naître Pietro Bartolo dans une modeste famille de pêcheurs à Lampedusa, l’île aux lampes.

Plantée au cœur de la Méditerranée, à 113 kilomètres de la Tunisie et 205 de la Sicile, ce caillou de 20 km2 que se partagent 5 000 habitants, fait le trait d’union entre l’Afrique et l’Europe. De Gaspare, son père, Pietro n’oubliera jamais le visage blanchi par les embruns quand il débarquait ses filets à terre. « Ce masque de sel, je le vois sans cesse sur les visages des malheureux qui ont erré en mer, pendant des jours, à la merci des flots », raconte-t-il. Combien ont défilé devant lui depuis ce jour de 1991 où il a vu accoster le premier navire de fortune ? 300 000, 350 000, plus ? « A dire vrai, je ne compte pas, je les visite, je les regarde, je les écoute. Aucun ne peut mettre un pied à terre sans que je ne l’aie examiné. Il faut d’abord s’assurer qu’il n’est porteur d’aucune maladie infectieuse. »

C’est là que Lidia Tilotta l’a rencontré, toujours en première ligne, avec le soutien de son épouse Rita et de ses trois enfants. « On se connaît depuis dix ans, mais il refusait de se mettre en avant », raconte la journaliste de la Raï qui a collecté ses souvenirs. Et puis, à l’automne 2013, une attaque a failli l’emporter. « J’avais la moitié du corps paralysé, on m’a emmené à l’hôpital de Syracuse en hélicoptère, mais j’ai choisi de rentrer. C’était l’époque où les Syriens arrivaient en foule, chassés par la guerre. Il y a eu le terrible accident du 3 octobre – 330 migrants morts dans l’embrasement de leur bateau à 500 mètres du port, j’ai dû faire toutes ces inspections de cadavres, j’ai oublié que j’étais malade. Alors, j’ai voulu faire ce livre parce qu’il n’était pas juste de garder toutes ces histoires pour moi. Nous tous devons demander pardon à tous ces gens de toutes les souffrances qui leur sont infligées. »

Il a donc confié à Litia Tilotta sa vie entre deux rives et aussi ses rencontres avec Anuar, Sama, Faduma, Favour. « Personne ne peut imaginer ce qui se passe ici. Les gens ne comprennent pas, ne savent pas, explique la journaliste de la Raï qui l’a accompagné pendant des mois, des années sur les quais, quand la corne du port annonce l’arrivée des bateaux. Que ce soit à Lampedusa, en Sicile, à Lesbos, le drame est partout. On ne doit pas pouvoir dire que l’on ne sait pas. »

 

« Si on ne fait rien, ce sera pire que les camps de concentration »

 

À force de scruter les chairs meurtries, les peaux galeuses, des jours et des heures, les yeux de Pietro Bartolo se sont délavés. Depuis 26 ans, il a tout vu, tout retenu, tout noté, les cales qui puent la mort, la mer rouge de sang, les naissances sur le quai, la joie des retrouvailles, les drames, les miracles et les détresses.

Ce garçon de 19 ans qui avait affronté le désert et les tempêtes et pleurait comme un gosse sur le quai parce que sa mère lui manquait et qu’il réalisait que jamais il ne reverrait sa maison. Cette madone des flots qui a remis entre ses mains le fils qu’elle mettait au monde au moment où sa barque touchait le quai et dont il a dû couper le cordon avec les moyens du bord. En hommage au docteur qui les a sauvés, l’enfant s’appelle Pietro. C’est grâce à ces quelques rares instants de bonheur que Pietro Bartolo garde solidement ancrés son optimisme et la foi solide des marins qui ont grandi sous la protection de Notre Dame de Porto Salvo, la vierge de Lampedusa.

Mais sa colère enfle quand il voit la marée des migrations enfler : les guerres, en Irak, en Syrie, en Libye, au Soudan ; les persécutions contre les femmes et les enfants, les jeunes Égyptiens jetés à l’aventure, les Maliens poussés par la montée du terrorisme, les premiers réfugiés climatiques en provenant du Bangladesh…

« Les femmes et les enfants souffrent le plus. En moins d’un an, nous avons reçu 7 000 mineurs. Beaucoup arrivent seuls, car leurs parents sont morts. Et cela continue, cela augmente. C’est un crime contre l’humanité. Si on ne fait rien, ce sera pire que les camps de concentration. Il faut contrôler en Libye les passeurs qui jouent avec leur vie. Il faut arrêter de les laisser monter dans ces rafiots de la mort. »

Le succès du film Fuocoammare réalisé par Gianfranco Rosi et ours d’Or à Berlin, les récompenses qu’il a reçues, la sortie du livre traduit en 5 langues fait de lui l’ambassadeur. Il a ouvert une maison qui accueille les femmes et les enfants isolés à Aragona, près d’Agrigente en Sicile. Il court la planète pour alerter sur le sort de tous ses rescapés. « On nous ment en alimentant la peur. Tous ceux qui réchappent sont sains, résistants, j’en atteste. Comme nous, ils ont des métiers, des parents, ils rêveraient tous de rester chez eux, mais on a vidé leurs maisons. On leur a tout pris, et même parfois un morceau de leur chair pour payer leur passage. Voilà pourquoi, quand ils arrivent, après avoir passé les portes de l’enfer, nous devons les recueillir. Distinguer réfugié politique et migrant économique, c’est monstrueux. Mourir de la guerre, ce n’est pas pire que mourir de la faim. »

À Aragona, en Sicile, Pietro Bartolo a installé une maison pour les femmes et les enfants isolés. À chacun, il ouvre un petit livret d’épargne. « Ils m’ont tant donné. Nous pouvons tous faire quelque chose. En les aidant, nous nous aidons nous-mêmes. Arrêtez de construire des murs. »

 

Par Ouest France (Frédérique Jourdaa), le 12/03/2017