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Réfugiés chez l’habitant dans le Var

 

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Catherine et Jean-Pierre vivent à Belgentier, une petite commune varoise. Choqués que l’Europe élève des barrières à ceux qui fuient la guerre, ils sont devenus une famille d’accueil du réseau Welcome. Après avoir hébergé Raid, ils offrent l’hospitalité à Mohamed.

 


Dans la grande cuisine inondée du soleil de janvier, Mohamed (1) s'active pendant que Catherine suit ses instructions et prend des notes. Cinq cents grammes de tomates, deux kilos de riz, poulet, foies de volaille. Haricots blancs, amandes, champignons, carottes. Confire le poulet en morceaux à feu doux, tremper les haricots dans de l'eau salée, faire revenir les oignons. Concentré, Mohamed sale les épices, soulève les couvercles, règle les feux, goûte, transvase, mélange. En tablier, les cheveux en bataille, Catherine rajuste ses lunettes en riant. Elle écrit à toute vitesse, mais le jeune homme va trop vite pour elle.

 

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© Caroline Chevalier pour Télérama

 

 

Mohamed a 33 ans. Kurde irakien, il vit depuis un mois chez Catherine Hecker et Jean-Pierre Viglietti (61 et 65 ans), dans leur village de Belgentier, à mi-chemin de Hyères et Toulon (Var). Pour cuisiner un biryani, ce week-end, il a tenu à faire les courses lui-même. Il exécute de mémoire la recette de sa mère, celle de son enfance. La bonne humeur flotte dans la cuisine, avec le parfum des épices. Mohamed semble heureux de se mettre aux commandes.


« En Irak, sa famille était aisée, importante, explique Catherine, psychologue du travail et chargée de mission à Pôle emploi. C'est douloureux pour lui d'accepter de l'aide. » Silhouette de nounours, barbe bien taillée et cheveux noirs plaqués en arrière, Mohamed est le fils d'un magistrat de Kirkouk, assassiné en 2013 par une mafia locale dont il avait condamné des membres. Après l'explosion de la voiture, il a ramassé les morceaux du corps de son père. Un de ses frères, visé plus tard par un autre attentat, est mort en décembre 2016. Un autre est réfugié en Suède ; sa mère, sa soeur et son plus jeune frère sont encore en Irak.


Mohamed, lui, est arrivé à Toulon en août 2016, après un périple insensé à travers neuf pays. Il a dormi dehors pendant trois semaines, avant d'être orienté vers France terre d'asile (FTDA), responsable des demandeurs d'asile dans le Var. Quand les deux cent cinquante places en centre d'hébergement sont saturées, FTDA fait appel au réseau jésuite Welcome, qui recrute des familles — une cinquantaine dans le Var — prêtes à héberger un demandeur d'asile pour quatre à six semaines. Au-delà, la personne accueillie change de famille — ou rejoint le droit commun (RSA, aides au logement) si elle obtient le statut de réfugié.

 

Chez Catherine et Jean-Pierre, Mohamed dispose d'une salle de bains et d'une grande chambre avec balcon, donnant sur la colline plantée de pins et d'oliviers. C'était l'espace des deux enfants du couple, désormais installés à Paris et Limoges, et « totalement solidaires, sourit Catherine. Ils nous ont dit : "Vous êtes trop forts, les parents !" » A l'été 2015, Catherine découvre à la télévision les images de bateaux naufragés, d'enfants noyés, les visages terrifiés des réfugiés. Elle assiste, incrédule, à la panique de l'Union européenne. Grillages, murs, camps, violences. « J'ai eu honte, se souvient-elle. Choquée depuis longtemps par la précarité des sans-papiers, je pensais consacrer ma future retraite à une association. Mais agir vite est devenu impératif. »

 

Athée, Catherine vient d'une famille juive d'Epinal. En 1943, son grand-père est arrêté alors qu'il tente de passer en zone libre pour suivre son fils — le père de Catherine —, qui a rejoint les Francs-tireurs et partisans (FTP). Déporté à Auschwitz, il meurt gazé. « Je ne peux pas m'empêcher de faire un parallèle entre cette période et l'actualité, explique Catherine. L'histoire nous enseigne qu'on ne peut pas savoir sans réagir, que la passivité est coupable. Je me pose des questions : l'idée de ''faire la charité'' avec condescendance me révulse ; je ne sais pas quel avenir auront les réfugiés en France... Mais, même si je n'ai pas toutes les réponses, cela ne doit pas me servir d'excuse pour ne rien faire. »

 

Après quelques recherches sur Internet, elle découvre le réseau Welcome, présent dans trente villes en France, et en parle à son mari. « Catherine est impulsive et émotive, et je suis plus calme. C'est notre équilibre depuis quarante ans, confie Jean-Pierre, technicien forestier pour le ministère de l'Agriculture. J'ai dit oui tout de suite : nous ne sommes pas riches mais nous avons de la place. Et puis j'ai aussi, dans mes gènes, un héritage d'exil. » Dans les années 1930, ses grands-parents ont fui la misère du Piémont pour tenter leur chance en France. Communiste depuis toujours, effrayé par l'extrême-droitisation du Var, qui a voté à 44,57 % pour Marion Maréchal-Le Pen aux régionales de 2015, Jean-Pierre estime : « Une résistance citoyenne est nécessaire si l'Etat est en faute. Ceux qui aident les migrants dans la vallée de la Roya, près de Nice, ont le courage d'enfreindre la loi. Nous, on fait juste une chose très simple. Comme le colibri qui apporte sa goutte d'eau pour éteindre l'incendie, on fait notre part. »


Héberger Mohamed, et avant lui Raid, autre jeune Irakien, ne bouleverse pas fondamentalement leur vie. Catherine et Jean-Pierre travaillent, reçoivent leurs amis, leurs enfants, partent en vacances. Dans le village, la présence de réfugiés fait peu de vagues. Tout juste des voisins âgés ont-ils dit leur « peur », avant d'être rassurés quand le propriétaire de la belle bastide de Belgentier, un amiral retraité et respecté, a lui aussi proposé une chambre. Catherine a même remarqué que la dame du tabac est plus aimable depuis que la chaîne catholique KTO leur a consacré un petit reportage...

 

 

On n'est pas là pour sauver le monde, seulement offrir une protection matérielle”, Jean-Pierre.

En marchant dans les rues pavées du village, Jean-Pierre est intarissable sur les anciennes tanneries au bord du fleuve Gapeau, le magnifique séquoia du village (une rareté), ou la merveille de l'arbousier, qui produit en même temps fleurs et fruits. Pour lui, l'accueil de Mohamed est à peine un sujet de conversation : « On n'est pas là pour sauver le monde, seulement offrir une protection matérielle. On n'a pas d'obligation de s'enrichir mutuellement, ce serait très présomptueux. Moi, je ne connais rien à l'Irak, aux Kurdes, aux sunnites, aux chiites... Et je ne me sens pas obligé d'apprendre. » Mais quand Mohamed est humilié par un contrôleur de train qui montre à tout le wagon son billet SNCF gratuit, affirmant que c'est un faux, Jean-Pierre fait un scandale. « Les petits chefs qui jouissent de leur pouvoir sur des gens vulnérables, ça me rend dingue. Réfugié ou pas réfugié », bougonne-t-il en tisonnant les bûches dans la cheminée.


Longtemps membres du Parti communiste, Catherine et Jean-Pierre ont écumé les réunions du Parti et de la CGT, et sont « un peu revenus » de cet engagement idéologique. « Après des années de militantisme politique et syndical, dit Jean-Pierre, je connais trop les risques de manipulation des personnes et des idées. Alors je fais ce que j'ai à faire, et c'est tout. » Catherine, elle, a eu « besoin de sortir du débat d'idées pour agir concrètement. C'est un passage à l'acte jubilatoire ».


Dans leur maison chaleureuse, pleine d'un joyeux bric-à-brac — bibelots, dessins d'enfants, fleurs vraies et fausses, piles de bouquins —, Catherine prend soin de Mohamed bien au-delà de la « charte » Welcome. En principe, la famille ne fournit qu'une chambre et un accès à la cuisine, l'hébergé achète lui-même sa nourriture. Catherine, elle, remplit le frigo pour tout le monde, aide Mohamed à payer son club de sport et sa carte de bus — la Région Paca a supprimé la gratuité des transports locaux pour les demandeurs d'asile. Elle s'inquiète s'il rentre tard, s'il dort mal, s'il mange peu...

 

 

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© Caroline Chevalier pour Télérama

 

 

“Les échanges passent beaucoup par la cuisine, le jardinage, des jeux de cartes le soir”, Catherine.

Quand il est resté plusieurs jours enfermé dans sa chambre, en décembre, après avoir appris la mort de son frère en Irak, le couple s'est senti anxieux et impuissant. Mohamed ne parle pas français et peu anglais, « la barrière de la langue est frustrante », reconnaît Catherine. « On se débrouille avec des gestes, un logiciel de traduction. Les échanges passent beaucoup par la cuisine, le jardinage, des jeux de cartes le soir. » Dans la véranda chauffée par le poêle, ils s'amusent tous deux de voir Mohamed battre et distribuer les cartes comme un vrai croupier... « On voudrait faire davantage, mais il faut accepter de ne pouvoir donner que ces petits moments simples », insiste Jean-Pierre.

 

Les foies de volaille grésillent dans la poêle sous une couche colorée de cumin, cardamome, paprika. Pour ce biryani à la mode kurde, la maisonnée reçoit Julie Loret, employée arabophone du Cada (Centre d'accueil de demandeurs d'asile) qui assiste Mohamed dans ses démarches et lui permet — enfin — de parler ! « Je ne pourrai jamais dire à Catherine et Jean-Pierre combien je les aime et les remercie. J'ai une famille et je n'en cherche pas d'autre, mais grâce à eux ici, je ne me sens pas étranger », dit-il gravement. Il y a quelques jours, il a obtenu de l'Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) la protection subsidiaire, statut d'un an, renouvelable. Il est maintenant décidé à apprendre le français et à chercher un travail — en Irak, il était ingénieur en télécommunications. « Je n'y retournerai jamais, affirme-t-il. Là-bas, l'avenir est aussi laid que le passé a été beau. »

 

Les assiettes sont vides, les ventres pleins. Mohamed est heureux d'avoir pu rendre un peu de l'hospitalité qui lui est offerte. Quand il partira, Catherine et Jean-Pierre accueilleront peut-être quelqu'un d'autre, « mais c'est bien de souffler quelques semaines ». Entre-temps, elle se démène pour aider Raid, le premier réfugié qu'ils ont accueilli, à reprendre des études. Elle a besoin d'agir, Catherine, pour conjurer son angoisse. « Le monde devient fou, non ? Pour moi, aider ceux qui ne peuvent rien dire, se mettre du bon côté, c'est se sentir vivant. C'est vivre les yeux ouverts. »

 

 

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© Caroline Chevalier pour Télérama

 

 

AVEC WELCOME, LE VAR SE DOTE D'UN RÉSEAU D’HOSPITALITÉ

Le réseau Welcome en France a été créé en 2009 par le Service Jésuite des Réfugiés (JRS), pour aider à recréer un lien d'hospitalité entre les Français et les personnes cherchant refuge sur notre territoire.

Depuis l'été 2015 et l'accélération des arrivées de réfugiés en Europe, le réseau s'est considérablement agrandi. Il compte désormais près de 1200 familles accueillantes, dans une trentaine de villes françaises. Environ 600 personnes sont ainsi hébergées au sein d'un foyer (familles, couples de retraités, ou personnes seules). La règle Welcome, c'est un hébergement de quatre à six semaines. Au-delà, la personne accueillie rejoint un logement d'Etat, ou une autre famille.

 

Expériences au sein de familles françaises

La philosophie est à la fois de ne pas trop peser sur les accueillants, et de permettre aux arrivants de multiplier les contacts et les expériences au sein de familles françaises. L'hébergé doit disposer d'une chambre privative et d'un accès à la cuisine et la salle de bains. Il est accompagné dans ses démarches par des tuteurs administratifs, et subvient lui-même à ses besoins quotidiens (nourriture, vêtements, transport…) « En théorie, relativise Jacques Perrier, coordinateur de Welcome dans le Var. Ils vivent avec une allocation de 330 euros par mois alors, souvent, dans les faits, les familles d'accueil les aident. »

Ce militaire à la retraite a ouvert l'antenne varoise de Welcome en avril 2015, avec cinq familles d'accueil. Il en coordonne aujourd'hui une cinquantaine dans tout le département. « De nombreuses femmes seules sont volontaires, souligne-t-il, y compris parfois des dames très âgées. L’une, de 85 ans, héberge un Centre-Africain malgré les réticences de ses petits-enfants ! » Dans le Var, les 250 places en centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada) sont insuffisantes, Welcome offre donc un complément, assurant l'hébergement d'une trentaine de demandeurs d'asile.

 

Marion Maréchal Le Pen à 44,57%

« En principe, ils attendent une place en CADA, mais depuis août aucune ne s'est libérée, poursuit Jacques Perrier. Je cherche donc sans cesse de nouvelles familles d'accueil. » Dans ce département, qui a voté pour Marion Maréchal Le Pen à 44,57% au premier tour des élections régionales de 2015, la démarche effraie un peu les autorités. « Le préfet nous dit régulièrement qu'on y va fort, nous rappelle que de nombreuses communes votent FN. Mais nous, on voit aussi de nombreuses solidarités, des gens qui veulent aider. »

Les accueillis sont majoritairement des hommes entre 18 et 30 ans. « Vivre au sein d'une famille les aide clairement à s'épanouir. Ils s'intègrent et se réparent plus vite que les personnes hébergées en CADA », poursuit Jacques Perrier. Avec d'autres associations (la Cimade, le Réseau Education sans frontière, la Ligue des droits de l'homme...), Welcome milite auprès de la population, et cherche à proposer des activités pour les demandeurs d'asile – cours de français (sans subvention), jardinage, sport... « Ces personnes sont épuisées, elles ont souffert, n'ont plus un sou. En attendant la réponse à leur demande d'asile, rien n'est prévu pour elles. Elles s'ennuient et se sentent souvent seules. » Grâce à Welcome, un peu moins...

 

 

Par Juliette Bénabent pour Télérama, le 15/02/2017 

 

 

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