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Réfugiés : le grand chaos européen

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Faute de volonté politique et d’un plan d’action cohérent, la vague migratoire de 2015 a créé une immense pagaille dans toute l’Union européenne. Les accords de Dublin et la règle des quotas sont un échec. L’Europe n’est pas prête pour un nouvel afflux de réfugiés.

Les échos Le grand chaos

 

Dans leur malheur, Zeina et Ahmad ont eu de la chance. Ce couple de Kurdes syriens qui s'était exilé en Turquie fin 2013 avec ses deux enfants a pu bénéficier d'un traitement express pour rejoindre la France. « Au printemps 2016, alors que nous étions à Istanbul, nous avons entendu dire que des pays européens accueillaient des réfugiés. Nous nous sommes inscrits... » Quelques jours plus tard, la famille était conduite à Ankara, où elle était interrogée par différents offices de protection des réfugiés. « Dix minutes après notre conversation avec l'Ofpra [l'office français qui accorde le statut de réfugié, ndlr], on nous a dit que notre dossier était accepté ! » C'était le 19 avril. Depuis fin juillet, la famille est installée dans un HLM d'Aubenas, en Ardèche. Ses dépenses de logement, de santé, d'apprentissage du français, de formation sont prises en charge par l'Etat - et des fonds européens - pendant un an, le temps de son acclimatation, comme le prévoit le système français d'asile. Impatient de disposer de son autonomie, Ahmad, maçon en Syrie, est en déjà en période d'essai sur un chantier. Zenia, qui parle l'arabe, le kurde et le turc, met les bouchées doubles pour apprendre le français. Elle rêve de devenir esthéticienne ou vendeuse dans un magasin. Les enfants, eux, sont déjà scolarisés.

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Ce coup de pouce du destin, ils ne sont qu'une poignée à en avoir profité. Sur les 6 à 7 millions de Syriens, d'Irakiens et d'Afghans qui ont fui la guerre et les persécutions ces dernières années et se sont installés en Turquie ou au Proche-Orient, moins de 12.000 ont pu rejoindre un pays d'Europe occidentale au cours des derniers mois. dans ces conditions de sécurité. La France, dont les dirigeants ne ratent pas une occasion de souligner qu'elle affiche le meilleur résultat de la classe européenne pour ce programme européen dit de « réinstallation » des réfugiés en provenance de pays tiers à l'Europe, n'en avait pourtant accueilli que 2.217 fin décembre 2016. Une goutte d'eau.
Un parcours du combattant

Le préfet Jean-Jacques Brot, chargé de l'accueil de ces réfugiés, décrit des gens « très cabossés par les épreuves, parfois analpha­bètes », loin des profils d'ingénieurs ou de médecins auxquels on a parfois voulu faire croire. Mais au moins ceux-là n'ont-ils pas risqué de perdre leur argent - et parfois leur vie - en traversant la Méditerranée dans des conditions épouvantables pour le seul profit de passeurs sans scrupule. En application de cet accord européen de juillet 2015, ils ont été choisis en amont, dans les camps gérés en Turquie, au Liban ou en Jordanie par le HCR, l'agence de l'Onu pour les réfugiés, et pris en charge par leur futur pays d'accueil.

Mais il y a tous les autres. Les centaines de milliers de ceux pour qui l'exil s'est ­transformé en un épuisant chemin de croix. Epuisés mais soulagés d'avoir atteint les rivages de la Grèce et de l'Italie, ils ont tracé sans attendre leur route à travers le continent européen et ont fini, pour ­beaucoup, leur folle équipée dans les ­grandes capitales européennes, en quête de pro­tection et de répit.

A Paris, le parcours du combattant démarre aux portes de l'une des « platesformes d'accueil », sous-traitées par l'Etat à des ONG comme France terre d'asile, qui accompagne les migrants dans leurs démarches. Elles sont prises d'assaut, de sorte qu'un premier contact avec un bénévole prend au minimum trois semaines. Ce passage obligé ouvre la voie à un rendez-vous au « guichet unique » de la préfecture dans les trois semaines suivantes, où identité et empreintes seront relevées. C'est ici que l'on délivrera le précieux sésame pour obtenir une place dans un centre d'accueil (Cada). Ces derniers étant également surchargés, entre un tiers et un quart des demandeurs d'asile ne trouvent pas d'hébergement.

« Les moyens fournis par l'Etat ne sont pas du tout à la hauteur des besoins. Il y a une insuffisance notoire de places d'hébergement d'accueil à Paris », où affluent 35 % des demandes d'asile déposées en France, explique Geneviève Jacques, présidente de la Cimade, une association qui vient en aide aux réfugiés. Des progrès ont été faits, reconnaît-elle, mais « le centre d'accueil pour célibataires qui a ouvert ses portes début novembre boulevard Ney, dans le 18e arrondissement, ne compte que 400 lits, alors qu'il arrive quotidiennement à Paris de 60 à 80 candidats à l'asile », souligne-t-elle. Le seul démantèlement des campements installés autour du métro Stalingrad à la fin de l'année a concerné 3.800 personnes, dont la plupart ne seront pas relogées.

Pour beaucoup, c'est donc sous la tente ou dans des squats que l'on patiente encore. Il faut compter une vingtaine de jours pour que le dossier du demandeur d'asile soit ­confié à l'Ofpra, qui décidera dans un délai moyen d'un an et demi si sa requête est approuvée ou rejetée. L'an dernier, sur les 85.000 demandes traitées (6,5 % de plus qu'en 2015), 37 % ont débouché sur l'obtention d'un statut de réfugié, accordé pour l'essentiel à des Syriens, des Irakiens et des Soudanais du Darfour. Mais, une fois obtenu le titre de séjour tant rêvé, les réfugiés ne se voient pas proposer automatiquement un logement. Difficile, dans ces conditions, de se préparer à une quelconque insertion dans le pays d'accueil. Quant aux déboutés, le plus souvent des migrants économiques, ils sont supposés repartir d'où ils sont venus, ce qu'ils ne font pas pour la plupart...

La France a beau avoir eu à gérer l'an dernier moins de 100.000 demandes d'asile, contre 280.000 en Allemagne, les moyens mis sur la table et la mobilisation de l'administration ont été sans commune mesure de part et d'autre du Rhin. Ici, la réponse à la crise des migrants a été aussi frileuse sur le plan politique que mal calibrée sur le plan administratif. « La France peut faire plus et mieux », affirme le préfet Jean-Jacques Brot. Elle s'est fait souffler par sa voisine son image de « terre d'asile », sans avoir opposé la moindre résistance.


Stratégie de « relocalisation »

Pas plus que la France, le reste de l'Europe ne s'est donné les moyens de recevoir dignement cette vague de réfugiés, certes la plus massive depuis l'après-guerre mais digé­rable, de l'avis de tous les experts, par une Union européenne de plus de 500 millions d'habitants. Or, près de deux ans après le début de l'exode, l'improvisation a laissé la place à la confusion et au chaos. En Grèce, 15.000 migrants et candidats à l'asile sont coincés sur les petites îles de la mer Egée, notamment à Lesbos, dans des conditions épouvantables de froid et d'insalubrité. L'ONG Médecins du monde a déploré trois morts fin janvier dans le camp de Moria.

Menacés d'être renvoyés en Turquie, en vertu de l'accord passé avec les Européens en mars 2016, ces migrants ont déposé en masse des demandes d'asile pour échapper à un retour dont ils ne veulent à aucun prix. Le deal conclu avec Ankara et la fermeture, au nord de la Grèce, de la route des Balkans a toutefois considérablement tari le flux des migrants. Comme par un effet de balancier, les traversées ont repris en Méditerranée centrale (+18 % des arrivées en 2016) et l'Italie est à nouveau aux prises avec le ballet des bateaux de migrants qu'il faut accueillir ou sauver du naufrage, selon les jours.

Un temps, la Commission européenne a cru pouvoir juguler la crise en activant la solidarité des Etats membres. L'idée, actée par les Vingt-Huit en septembre 2015, consis­tait à répartir équitablement un premier contingent de 120.000 demandeurs d'asile. Le mécanisme soulagerait ainsi la Grèce et l'Italie, les deux pays situés en première ligne de la crise migratoire. La négociation a rapidement tourné à l'affrontement, plusieurs pays de l'Est refusant le principe même des quotas, d'autres considérant que l'Allemagne, principale responsable de l'appel d'air provoqué en ouvrant ses portes aux migrants, n'avait qu'à se débrouiller toute seule.

Dans cette Europe du chacun pour soi, cette stratégie de « relocalisation » à travers tout le continent des demandeurs d'asile en provenance des pays sous pression a échoué. Fin 2016, moins de 7.000 réfugiés avaient suivi ce parcours. « Les quotas retenus étaient dérisoires par rapport à la masse des arrivées et ils ont été mis en place très tard, de sorte que les migrants étaient pour la plupart déjà passés au travers des frontières » pour chercher l'hospitalité au nord vers l'Allemagne et la Suède, les nouvelles terres promises, rappelle Geneviève Jacques. Les « hot spots », ces centres de tri des migrants qui ont été installés à partir de l'automne 2015 dans les îles grecques et à Lampedusa, au large de la Sicile, n'ont pas été dotés d'assez de personnel et de moyens pour réaliser ce travail de titan.

La situation reste hors de contrôle. Alors qu'en Italie, les « hot spots » devraient enregistrer la totalité des migrants, en majorité africains, qui débarquent de Libye, des ­grappes d'exilés continuent à faire fi des ­contrôles et se retrouvent aux frontières - fermées - de la France et de l'Autriche. « On n'est pas à l'abri que le système craque, redoute un haut fonctionnaire. Si, au printemps, la digue italienne saute à Vintimille, on sera dans une situation dramatique. » Pour l'heure, ce sont des milliers de mineurs abandonnés qui sont refoulés à la frontière.

Comme si la pagaille n'était pas suffisante, les pays européens qui renâclent à prendre en charge les demandeurs d'asile cherchent à les renvoyer à la case départ ou dans le pays où ils ont posé le pied en entrant en Europe. On appelle ces malchanceux les « dublinés ». Car la règle d'airain d'un droit d'asile européen très imparfait, consigné dans les règlements de Dublin, prévoit que tout demandeur d'asile doit enregistrer sa demande de protection dans le premier pays d'arrivée. A Paris, les associations d'aide aux réfugiés estiment que 70 % des dossiers relèvent de cette règle. Les Allemands comptent la réactiver à partir du 15 mars et renvoyer des migrants en Grèce, alors que les struc­tures d'accueil y sont totalement saturées. L'important est de se défaire du migrant-mistigri décidément indésirable. Les gouvernements se sont d'ailleurs attelés à une autre tâche : obtenir des pays d'origine des migrants qu'ils acceptent de récupérer leurs citoyens, une fois ceux-ci déboutés d'un droit à la protection. L'an dernier, 553.400 migrants ont été invités à quitter le territoire européen et seulement 227.000 ont effectivement été renvoyés. La crise migratoire est très loin d'être terminée.

Les Échos, 06/02/2017