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Pierre Henry : "Il faut une parole politique forte"

la vie

Le directeur général de France terre d'asile réagit à la crise des migrants qui secoue fortement l'Europe depuis quelques semaines.

Pierre Henry, à la tête de France terre d'asile, association qui vise à maintenir la tradition française de l'asile et à soutenir les actions envers les réfugiés, observe l'évolution des politiques migratoires et l'application des conventions internationales. Il nous livre son regard sur la crise migratoire.


En quoi la situation actuelle est-elle inédite ?


Elle l'est par le nombre de personnes arrivées en peu de temps sur les côtes méditerranéennes, en Italie et en Grèce : environ 700 000 depuis janvier 2014. Ces dernières années, c'était environ moitié moins de migrants qui frappaient à nos portes. Il n'y a pas d'équivalent d'une telle affluence depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Entre 1975 et 1984, ce sont environ 100 000 boat people qui ont été accueillis en France, soit environ 10 000 réfugiés asiatiques par an. Le pays était alors en situation de plein emploi. Jusqu'ici, la France recevait environ 65 000 demandes d'asile par an, et l'Allemagne, 200 000. Ces chiffres explosent. L'Allemagne devrait recevoir 500 000 demandes en 2015, et même 800 000 si les projections sont exactes. L'agence européenne Frontex, chargée de la gestion des migrations aux frontières extérieures de l'Europe, affirme que 80 % d'entre eux sont des réfugiés qui fuient des guerres. Principalement des Syriens, des Irakiens et des Afghans. Leurs trois destinations favorites sont l'Allemagne, la Suède et le Royaume-Uni. Environ 160 000 personnes ont obtenu l'asile dans l'Union européenne en 2014, dont 31 265 en France, pour 360 000 demandes.

 

Faut-il modifier la législation européenne ?


L'Allemagne et la France souhaitent enfin harmoniser le droit d'asile dans toute l'Europe. En 1999, au sommet de Tampere, les dirigeants européens avaient affirmé leur volonté d'uniformiser leurs politiques migratoires. Cela n'a jamais abouti. Jusqu'à aujourd'hui, les États européens sont demeurés incapables de se mettre d'accord sur une liste unique de pays sûrs. Les règles et les standards de l'asile continuent de différer d'un pays à l'autre. La construction européenne sur le plan des questions migratoires n'a pas été suffisamment réfléchie. Les accords de Schengen (1985) ne sont pas en cause. C'est un espace de libre circulation plébiscité par les opinions publiques. C'est le règlement Dublin II (2004) qui pose question. Il implique que l'État où les migrants arrivent doit examiner les demandes d'asile. Ce système est injuste, car la responsabilité de l'accueil porte sur les pays aux frontières de l'Europe, comme la Grèce et l'Italie. L'Espagne ne signale que 7 000 demandes d'asile par an. Cet État n'enregistre pas toutes les demandes et laisse les migrants poursuivre leur chemin. De même, l'Allemagne vient de décider de ne pas renvoyer vers la Grèce les migrants d'abord arrivés dans ce pays. Le règlement Dublin est donc vraiment à revoir.

 

La Commission européenne propose aux États de se répartir 120 000 réfugiés. 24 000 viendront en France. Est-ce une nouvelle façon d'agir ?


Les États sont conscients que responsabilité et solidarité sont désormais la seule voie. Sinon c'est la mort du projet européen. Ces pays sont obligés de faire de l'humanitaire au rabais, car ils n'ont pas trouvé de solution politique à des conflits, par exemple à la guerre en Syrie. Mais l'UE offre des visages contrastés. Elle est traversée par des courants populistes très puissants, qui mettent à mal le contrat social commun. Ainsi la Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie ont adopté des attitudes contraires à l'esprit humaniste du projet européen auquel ces pays ont adhéré. La Slovaquie a déclaré qu'elle ne recevrait pas de réfugiés musulmans, la Bulgarie et la Hongrie ont érigé un mur, et l'UE les a laissés faire. La nécessité de travailler avec les pays de transit est claire. Mais pas question d'agir comme aux temps des colonies et d'imposer à ces pays nos décisions - des centres de rétention. Dans la zone sahélienne, on trouve des pays où le taux de fécondité des femmes est le plus fort au monde et où le niveau de pauvreté est aussi le plus élevé au monde. Nous devons nous attaquer à cette question pour éviter des déconvenues.

 

Quelles devraient être nos priorités ?


La convention de Genève de 1951, qui définit le statut du réfugié et les obligations légales des États, doit être respectée. Il faut aussi instaurer des voies de régularisation légales. Pour les arrivants qui ne relèvent pas de l'asile, si ce n'est pas contraire à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, leur retour doit être organisé, dans la dignité. Le message donné ne doit pas être celui d'une ouverture incontrôlée des frontières. Par ailleurs, il faut continuer de surveiller la Méditerranée. L'opération Mare Nostrumavait bien fonctionné. Puis l'UE a décidé de réduire son budget. Face à la répétition de drames, elle a décidé de rétablir des moyens - opérations Poséidon et Triton. C'était nécessaire. Il faudrait aussi lutter contre les passeurs avec plus d'efficacité. Si la traite des êtres humains est moins risquée qu'un autre trafic, elle se poursuivra. Frontex doit assurer sa mission de surveillance des frontières extérieures. À côté, il faudrait une autre agence qui protège les migrants. L'Union européenne n'a pas vocation à être une forteresse, mais elle ne doit pas non plus être une passoire.

 

Quel rôle doit jouer l'État français ?


La France envisage d'élargir ses capacités d'accueil. C'est bien. En 2015, notre pays a réformé l'asile et le droit des étrangers. Il a mis trois ans pour y parvenir. Aujourd'hui, on parle de tout rebattre : à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. C'est ainsi. François Hollande a raison quand il suggère la mise en place d'un mécanisme de répartition obligatoire et permanent au sein de l'Union européenne. L'idée d'une conférence internationale en novembre à Paris sur les réfugiés est positive. Il faudrait impliquer la communauté internationale, donc l'Onu. La France a besoin d'une volonté politique qui se traduise en actes.

 

Comment expliquez-vous la réaction allemande ?


En Allemagne, si la population se montre solidaire des réfugiés, c'est parce qu'il existe une parole politique forte. Dans cette crise, Angela Merkel souhaite aussi prendre le leadership moral de l'Europe. C'est à noter, même si je ne remets pas en cause sa générosité. Le fait qu'un Français sur deux se montre favorable à l'accueil des réfugiés, c'est moins qu'outre-Rhin, mais c'est plutôt bien. Des Français sont aussi hostiles à la venue des migrants. Mais si les dirigeants français ont une parole politique forte, ils exerceront une influence capitale. J'aime quand Claude Bartolone, le président de l'Assemblée nationale, dit qu'il préfère perdre une élection plutôt que des valeurs. Hélas, les politiques aussi réagissent à une émotion, à une photo. S'ils veulent que change le regard sur l'immigration, la question doit être pour eux un engagement permanent. Elle aurait dû l'être depuis 10 ou 15 ans. Nous n'en serions pas là.


Propos recueillis par Corine Chabaud, La Vie, le 09 septembre 2015