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A Lesbos, des milliers d’enfants pris au piège de la politique migratoire européenne

france culture

 

Reportage | Aujourd’hui, 14 000 personnes sont retenues dans le camp de Moria sur l’île de Lesbos, en Grèce, un "hotspot" prévu pour enregistrer les demandes d’asile de 3 100 personnes maximum. Une jungle de tentes, de détritus et de boue grossit tout autour, où près d’une personne sur deux (42%) est un enfant.

 

Des enfants partout, qui crient pleurent et jouent au bord de la route, dans les poubelles, la boue, avec l’odeur des eaux usées qui débordent. Les trois quart ont moins de 12 ans. Nombreux sont les nourrissons qui survivent et naissent aussi, parfois, dans ce dédale de tentes, installées à la va vite dans les champs d’oliviers en pente qui bordent l’ancien terrain militaire de Moria, sur l’île de Lesbos.

Contrairement à 2015, où l’afflux de réfugiés se comptait par milliers chaque jour, aujourd’hui, les arrivées se comptent en centaines par jour. 10 000 depuis le début de l’été, soit 3 fois plus que l’année dernière. Les trois quart des personnes sont des femmes et des enfants et à Moria, les enfants sont de plus en plus jeunes, de plus en plus nombreux. Surtout, ils restent beaucoup plus longtemps, plusieurs mois, parfois plus d’une année à survivre dans ces conditions indignes.

Aujourd’hui, officiellement près de 6 000 enfants sont bloqués dans ce camp. Parmi eux, jamais vu auparavant, on compte plus d’un millier de mineurs non accompagnés. La plupart, de ces enfants en provenance d’Afghanistan, ont moins de 15 ans. Ils ont souvent été séparés de leurs parents à la frontière avec l’Iran et à Moria ils se débrouillent sans aucune protection. Ces enfants, filles et garçons, dorment donc dans des tentes collectives avec des adultes qu’ils ne connaissent pas. Parfois, ils dorment aussi à même le sol. Ils sont la proie de tous les trafics, de toutes les maltraitances.


Pour les enfants : le camp de l’enfer

"Pour nous les enfants, la vie à Moria, c’est faire la queue toute la journée avec nos mères. La queue pour les toilettes pendant au moins 2h, la queue dès 5 heures du matin pour un peu de nourriture, la queue pour des couvertures avant l’arrivée de l’hiver, la queue pour l’administration, pour avoir une tente et surtout la queue pour voir un docteur. Ça, c’est le plus long ! Parfois cela dure toute la journée et on doit revenir le lendemain." Alice (les prénoms ont été changés) une jeune Afghane de 12 ans, arrivée dans la jungle de Moria il y a 2 mois.

La vie dans la jungle a tout pour traumatiser un enfant. Des tentes deux places où s’entasse une famille de 6, parfois avec d’autres adultes encore. Le froid, la nuit, pour ceux qui dorment à même le sol sans palettes sans couverture. La pluie, qui trempe tout et qui fait sortir des serpents qui s’infiltrent dans les tentes. Le manque de nourriture. Les sanitaires bouchés et sales où les toilettes sont aussi des douches ; il y en a un seul pour 100 personnes. Surtout, le manque de sécurité.

"Il y a des bagarres entre les communautés syriennes et afghanes. Les hommes boivent et deviennent violents. L’autre jour, ils ont voulu rentrer dans notre tente mais heureusement mon père les a sortis. Je n’ose même imaginer comment ça se passe pour tous les enfants ici qui n’ont pas leurs parents avec eux et qui traînent." Parwana, jeune Afghane de 15 ans.

Trop de monde. Pas assez d’investissements publics. Les associations humanitaires prennent donc le relais pour accueillir les réfugiés. Ainsi, pour éviter l’expulsion de la jungle, une ONG hollandaise Movement on the Ground a loué les champs d’oliviers autour du camp de Moria et tente d’organiser des logements sous des tentes plus solides et plus grandes que les petites tentes de camping installées cet été. L’ONG Oxfam conseille les réfugiés dans leur langue d’origine (63% du camp est occupé par les Afghans, 22% par des Syriens) sur le droit d’asile européen.

Le besoin de médecins est le besoin le plus cruel de la population de Moria, et particulièrement des enfants. Médecins sans Frontières a donc installé un dispensaire pédiatrique spécialisé dans la santé mentale des enfants.

Car il y a les maladies dues aux mauvaises conditions d’hygiène et de logement mais surtout les traumatismes causés ou ravivés par ce camp. De plus en plus d’enfants arrivent au dispensaire de MSF en pleine régression et avec des désordres psychiques liés à leur condition de vie. Plus ils restent à Moria, plus sévères sont leurs dysfonctionnements.

"Je ne sais plus quoi faire. Ma fille fait des crises d’hystérie. Ses jambes ne fonctionnent plus, elle ne peut plus marcher.
Un réfugié afghan avec sa fille de 5 ans, dans la file d’attente du dispensaire de MSF

 

"Des enfants de moins de 10 ans qui s’arrachent les cheveux, se frappent, se jettent la tête contre les murs"

A 8 ans, certains enfants du camp de Moria remettent des couches, ne parlent plus, ne jouent plus et évitent de regarder les autres. D’autres refusent d’ouvrir les yeux le matin et restent dans un coin de la tente toute la journée. A Moria, il n’y a pas d’endroit pour jouer, pas d’endroit pour les enfants, pas d’école. Beaucoup de parents culpabilisent et se désespèrent. Pour les médecins et psychologues de MSF, il y a l’impression permanente de ne jamais pouvoir faire assez.

"Chaque jour, des parents désespérés nous amènent des enfants de moins de 10 ans qui s’arrachent les cheveux, se frappent, se jettent la tête contre les murs, se scarifient. Ce sont des enfants qui ne veulent plus vivre, des enfants qui n’ont plus d’espoir. Il faut les sortir d’ici. Pas aujourd’hui, ni demain, mais tout de suite.
Angela Metaldi, pédo-psychologue pour MSF à Moria

Les plus mal lotis sont encore les mineurs non accompagnés. Pour eux, une ONG grecque, Metadrassi, (littéralement action pour les immigrés), tente de les protéger mais avec trop peu de moyens. 5 tuteurs et éducateurs spécialisés protègent 40 enfants chacun. Soient 200 enfants pris en charge sur les 1 060 que compte officiellement le camp.

"C’est absurde, nous sommes obligés de choisir les enfants que nous allons protéger. Souvent, ce sont les plus vulnérables, les filles ou les enfants déjà victimes de trafic sexuel, les moins de 15 ans et aussi ceux qui ont de la famille en Europe afin d’obtenir la réunification familiale. Mais on est loin du compte. Beaucoup d’enfants sont abandonnés dans ce camp de l’enfer."
Sevi Saridaki, tutrice et éducatrice spécialisée au sein de l’ONG Metadrasi

De nombreux enfants non accompagnés attendent de rejoindre leur famille ailleurs en Europe mais la plupart des Etats Membres font barrage via des procédures de plus en plus complexes. C’est le cas particulièrement de la France où il ne suffit plus de documents d’identité pour attester d’un lien de famille. Aujourd’hui, il faut des tests ADN et la France rallonge même encore la procédure en imposant la décision d’un tribunal rien que pour procéder à ce test ADN. Résultat, de nombreux enfants sont coincés des mois dans des camps où ils sont en danger en permanence.

"C’est horrible ici, je suis toujours sale, j’ai toujours faim et surtout j’ai peur. Les adultes boivent et deviennent violents. La nuit il y a des bagarres, de la drogue alors beaucoup de jeunes garçons essayent de se cacher dans les coins. Il y a beaucoup de choses hors la loi ici. On m’avait dit l’Europe c’est la justice et l’humanité mais je ne vois pas ça à Moria.
Mahathi, 15 ans, jeune Afghan non accompagné, depuis 9 mois à Moria

 

Des enfants retenus dans des camps au mépris du droit européen

Les procédures sont longues et de plus en plus compliquées même pour les personnes les plus vulnérables comme les enfants. Depuis l’accord entre l’Union européenne et la Turquie en mars 2016, chaque nouvel arrivé, quelque-soit son âge, doit être enregistré et « trié » à Moria c’est-à-dire dans le pays d’arrivée en Europe. C’est ce que prévoit le protocole européen de Dublin. Certains demandeurs d’asile seront ensuite renvoyés en Turquie, considéré comme un pays « sûr » depuis l’accord. Si depuis 2016, le précédent gouvernement grec n’a renvoyé que 1 800 personnes, le nouveau gouvernement conservateur prévoit lui d’évacuer d’ici la fin 2020, 10 000 personnes des îles grecques où 32 000 réfugiés sont bloqués.

Normalement, les familles avec enfants, et particulièrement les mineurs non accompagnés doivent être transférés dans des structures spécialisées sur le continent dans l’attente de ces procédures. Mais depuis 2017 et la fin des relocalisations vers les autres pays membres de l’UE, les structures d’accueil de la Grèce sont saturées et ne peuvent pas accueillir davantage de personnes vulnérables. Toutes les procédures se font donc depuis les camps des îles grecques, comme celui de Moria, qui mathématiquement sont vite saturés.

Or, c’est de plus en plus long. Car à Lesbos, comme sur les autres îles grecques, le gouvernement, financé pour ces procédures par l’Union européenne dit ne pas avoir les moyens d’accueillir ces réfugiés, pas plus que le Haut Commissariat pour les réfugiés de l’ONU, lui aussi débordé, ou sous dimensionné. Selon les statistiques du HCR, en septembre, 5 000 réfugiés sont arrivés sur les côtes de Lesbos, soit trois fois plus que l’année dernière à la même époque, inédit depuis l’accord UE Turquie de 2016. Le gouvernement grec en a évacué près de 3 000 vers le continent mais pas assez vite.

Résultat, tout le système du hotspot conçu pour l’enregistrement des réfugiés est saturé. Aujourd’hui à Moria, les prochains rendez-vous de demandes d’asile sont ainsi prévus en 2021, certains vont jusqu’en 2024. Pendant ce délai, les réfugiés n’ont pas le droit de quitter l’île, ils ne peuvent pas travailler et n’ont nulle part où loger en dehors du camp de Moria. Tout ce système tourne en cercle vicieux car chaque jour 200 à 300 nouveaux arrivés affluent vers Moria avec parmi eux des femmes enceintes et 50% d’enfants.

"Il faut reprendre la relocalisation des personnes à travers l’Europe (stoppées en 2017 ndlr). Evacuer en priorité vers des centres spécialisés ailleurs en Europe, en France par exemple, tous les enfants non accompagnés. Il y en a 5 500 en Grèce. Pour chaque pays de l’UE, cela demande de prendre en charge 200 enfants ! Est-ce si compliqué ?
Laura Pappa, directrice de l’ONG grecque Metadrasi

Et Médecins sans frontières de conclure :

"C’est une question de justice élémentaire. Chaque enfant a le droit d’être un enfant et Moria n’est pas un endroit pour un enfant."

France Culture, publié le 14/10/2019

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