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Dans l’enfer des camps de migrants surpeuplés aux portes de Paris

le parisien

 

Ce sont presque 3000 émigrés qui s’entassent au nord de Paris et à Saint-Denis (93). Désarmés, les bénévoles attendent beaucoup du débat sur l'immigration qui se tient ce lundi à l'Assemblée nationale.

 

« Une situation cataclysmique. » Samuel Coppens, porte-parole de la fondation de l'Armée du salut, n'a pas de mots assez forts pour décrire l'enfer que vivent migrants et riverains du nord parisien jusqu'à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). « Même en 2015, au plus fort de la crise migratoire, nous n'avons jamais eu un pic aussi important. »

Tous les acteurs associatifs présents sur le terrain sont unanimes : ils sont entre 2500 à 3000 personnes, hommes pour la plupart mais aussi femmes et enfants, à s'entasser sous le périphérique entre les portes de la Chapelle (XVIIIe) et d'Aubervilliers (XIXe), dans des tentes fournies par les associations ou des baraquements de fortune. Ou au grand jour avenue du Président-Wilson à Saint-Denis.

« Ce sont des conditions abominables, nous sommes dans une situation explosive, y compris pour les habitants, les riverains et les commerçants qui doivent supporter cette réalité au quotidien », poursuit le responsable associatif.

« Il y a de plus en plus de familles, certaines avec des nourrissons qui n'ont même plus accès au logement d'urgence, explique Julie, d'Utopia 56, qui œuvre chaque jour auprès des migrants. L'accès aux papiers et à un toit s'est clairement durci. Résultat : les gens restent sur place, sans aucune solution. »


15 à 20% ont le droit d'asile mais pas de logement

Tous les intervenants affirment que 15 à 20 % des personnes dans les campements ont obtenu le droit d'asile, mais n'ont aucune solution pour sortir de la rue, ce qui explique leur nombre toujours plus important.

« Alors, s'installe une détresse psychologique énorme qui peut conduire à des situations de violence », confirme Julie. « Sans parler des mafias et des dealers de la colline du crack qui mettent une pression énorme et profitent de la misère. » « Nos bénévoles doivent faire de plus en plus attention, c'est certain », commente Samuel Coppens. Il nous a été formellement déconseillé de rentrer à l'intérieur des camps. « Trop dangereux ».

A l'heure où les parlementaires doivent débattre sur la « politique migratoire de la France » ce lundi 7 octobre, l'Armée du salut les a invités à venir se rendre compte de la situation sur le terrain. Nous avons partagé le quotidien auprès des migrants de ces bénévoles qui se sentent parfois impuissants.


9 h 30, petit-déjeuner sous la pluie battante

Premier matin gris de l'automne à Paris. Sur un bout de trottoir du boulevard Ney (XVIIIe), une dizaine de membres de l'Armée du salut s'active sous un barnum. C'est le premier jour de la jeune Julia aux côtés d'Ulrich et son accent chantant. « Nous, on s'occupe de la distribution », explique le duo. Les migrants qui dorment sous les ponts et campements des abords de la porte de la Chapelle arrivent, serrés sous un parapluie, engoncés sous une capuche déjà trempée.

Ce matin-là, c'est casse-croûte au fromage, bol de lait ou café. Quelques mots et un sourire. « Ils vivent dans des conditions qu'on n'imagine pas, souffle François, responsable du jour. Ce moment convivial, c'est un peu une bulle. »

Yassani, 31 ans, est de ceux-là. Après avoir quitté la Guinée il y a deux ans, il est passé par le Mali qu'il a traversé en redoutant d'être « vendu aux Touaregs », puis l'Algérie et le Maroc, et s'estime chanceux de n'avoir « payé le passeur que 600 euros pour le bateau ».

En Espagne, sa demande d'asile a été refusée. Le trentenaire a poursuivi son voyage jusqu'à Paris. Ici, sa demande est automatiquement rejetée, conformément à la convention de Dublin, qui prévoit qu'un demandeur d'asile doit effectuer sa demande dans le premier Etat de l'Union dont il a foulé le sol. Devenu un « dubliné », Yassini a donc fait l'objet d'une procédure d'expulsion. Après un mois en centre de rétention, il a été renvoyé en Espagne. D'où il est reparti dans la foulée pour retrouver les trottoirs de Paris…

Il passe désormais ses nuits sous la tente, sur le bord du périphérique nord, en rêvant aux papiers qui lui permettront de travailler. « C'est dur mais ça va passer, veut-il croire. Quand tu souffres, le bonheur est devant. »


Des adresses de cours de français s'échangent sur un bout de trottoir

Une équipe de l'association Utopia 56 enchaîne les accolades. Ici, c'est un peu comme le café du village. Tout le monde se connaît, prend des nouvelles des uns et des autres. On échange des bonnes adresses de cours de français et des contacts d'avocats.

Sous la pluie battante, les migrants défilent. « Un peu plus de 350 à 10 h 30 », précise Morgere, bénévole. En moyenne, ils sont près de 700 à passer chaque matin. La plupart ne s'attardent pas. « Ils sont comme des fugitifs, ils doivent attendre 18 mois pour remettre les compteurs à zéro et pouvoir déposer une demande d'asile en France, explique une bénévole. Ils n'ont qu'une obsession : ne pas se faire prendre avant. »

« La grande majorité de ces personnes connaissent un parcours administratif chaotique et sont en attente du déblocage de leur situation, confirme Samuel Coppens de l'Armée du salut. Toutes n'auront connu de notre pays que la vie dans une tente sous une bretelle d'autoroute, la boue, le froid, la maladie et le danger permanent. »


10 h 30, une « halte » pour se mettre au chaud

Après le petit-déjeuner, beaucoup rejoignent « la Halte » à la porte de la Chapelle, un local prêté par la compagnie de Phalsbourg, dont l'activité est financée par la Ville de Paris et encadrée par l'armée du Salut. C'est un espace d'accueil, pour se mettre au chaud, prendre une douche ou faire une tournée de linge. Dans la vaste pièce commune, une centaine d'hommes tuent le temps en jouant aux cartes ou aux échecs, regroupés autour de multiprises où se rechargent les téléphones portables.

« Ici, on fait de l'humanitaire », lance d'emblée Marie Cougoureux, responsable du site. Si les femmes sont « plutôt réorientées vers Henri-IV, un centre d'accueil de jour proche de Bastille » et les familles du côté d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), la Halte voit passer des hommes qu'il faut chaque soir remettre dehors où ils se font dépouiller du peu qu'ils ont. Il y a beaucoup d'Afghans, des Soudanais, Erythréens, Ethiopiens, Somaliens… « On voit des mecs à bout, qui pleurent. »

« Il est temps que l'Etat assume sa politique et crée un centre HCR (NDLR : le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés). On l'impose à l'étranger, et nous, on les entasse sous le périph », s'agace l'humanitaire.

En attendant, la Halte, ouverte en mai pour quelques semaines initialement, s'apprête à passer l'hiver et développe un espace d'écoute avec des juristes, des médecins et des psys. « La détresse psychique est immense, souligne Marie Cougoureux. Il y a eu un suicide en mai, un autre en septembre mais on n'en parle pas. »

Abdullah, « dubliné » lui aussi, garde pourtant le sourire. L'homme d'une vingtaine d'années a « quitté les problèmes de l'Afghanistan », sur lesquels il ne veut pas s'étendre. Pour occuper ses journées, il donne un coup de main à la Halte pour la logistique ou faire office de traducteur.

Quand l'accueil ferme, il rejoint la porte de la Villette (XIXe), pour la distribution du repas assurée, là aussi, par des associations. Avant de regagner les conditions de vie rugueuse du campement, près de Rosa-Parks (XIXe). Sous la tente, il potasse un dictionnaire en ligne. « Le samedi et le dimanche, je vais à la bibliothèque avec un ami », complète-t-il. Ces jours-là, des bénévoles y assurent des cours de français.

 

14 h 30, distribution de vêtements

Cet après-midi-là, le rendez-vous est fixé sous le périphérique et l'A 1. Deux par deux, les bénévoles font le tour des campements voisins, pour prévenir de leur arrivée. Une petite file d'attente se forme, les migrants fouillent à la recherche d'un pantalon ou d'un pull à peu près à leur taille.

« Avant, on distribuait les fringues d'office mais ils peuvent choisir si peu de choses dans leur vie qu'on préfère les laisser faire », souffle Lola, de l'association Utopia 56, avant de filer commander un stock de chaussettes pour la semaine suivante. Il arrive que des riverains viennent aussi donner blousons ou pantalons.


18 heures, à la recherche d'un toit

Les bénévoles se retrouvent boulevard Macdonald (XIXe). On y trouve surtout des femmes seules et des familles, en quête d'un toit pour la nuit et d'un accompagnement social pour les démarches. Ils sont des dizaines à débarquer par le bus.

Aminata, 36 ans, espère décrocher une place en hébergement d'urgence grâce au 115. Mais rien n'est moins sûr : pour les femmes aussi, le système est saturé. A défaut, elle fera comme souvent : « Je m'installe discrètement au fond d'un bus de nuit pour y dormir au chaud, c'est moins dangereux que la rue ».

Il y a aussi ce couple de Géorgiens, qui fuit « les persécutions et la violence » rencontrées dans son pays d'origine. Après une nuit à l'hôpital, le trentenaire et son épouse enceinte de 7 mois, qui ont choisi la France « parce que les droits de l'homme sont protégés », ne savent pas encore où ils passeront la suivante.

A leurs côtés, une dizaine d'enfants jouent sur le parvis comme dans une cour d'école, pendant que leurs parents patientent, le visage crispé. Cette jeune femme et son nourrisson seront prioritaires ce soir. Florent, coordonnateur de l'association Utopia 56, récupère son sac dont dépasse une boîte de lait infantile et accompagne le duo chez France terre d'asile, où ils essaieront ensemble de trouver une solution stable.

En tant que femme seule avec un bébé, elle est prioritaire. Ce qui n'est pas le cas de cette autre famille, dont le père est bien présent. « J'ai deux enfants et pas de toit, à qui dois-je m'adresser ? » répète-t-il en boucle.

Quand le réseau officiel annonce qu'il est complet, vers 21 h 30, Utopia 56 mobilise son « réseau d'hébergeurs citoyens ». « Environ 250 familles qui se portent volontaires pour accueillir chez elles des personnes à la rue », explique Florent. Certaines accueillent toutes les semaines, d'autres une fois par an. Elles sont ainsi une quinzaine par soir à être disponibles. En dernier recours, les bénévoles devront se résoudre à accompagner les migrants jusqu'à un campement, où ils devront passer la nuit sous la tente. Une de plus.

 

Le Parisien, par Aurélie Foulon avec O.D, le 7 octobre 2019 

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