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« Je veux rester en France »: pour les migrants, des retours pas si « volontaires »

lacroix

La mère de famille kosovare rit nerveusement et, à chaque argument asséné par la responsable du Centre de préparation au retour (CPAR) pour migrants, inspire lourdement. Avant de couper net: « Madame, écoute. Vous parlez bien. Mais Kosovo, problèmes. Moi rester en France ».

Edisa Baltic semble catégorique. Mais cette blonde à la coupe au carré a vu sa demande d'asile refusée, les recours rejetés, et se retrouve assignée à résidence par la préfecture de Moselle dans ce CPAR de Vitry-sur-Orne, dans la région des hauts-fourneaux. Dans cette barre HLM couleur saumon de quatre étages, qui fait également office de foyer pour travailleurs migrants, l'État s'est donné pour mission de convaincre les déboutés de l'asile qu'il vaut mieux rentrer dans leur pays.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), sous tutelle du ministère de l'Intérieur, y organise des entretiens lors desquels les migrants sont invités à faire « le deuil » de leurs projets en France, selon les termes de Sandrine Pannier, directrice de l'OFII pour la région.

Attablée dans son salon où elle fait sécher du linge, Edisa Baltic, loin d'avoir tourné la page, explique qu'elle s'expose à des violences conjugales en cas de retour. « La France dit qu'il n'y a pas de danger (au Kosovo), c'est comme ça », répond Sandrine Pannier, brandissant la menace d'une expulsion manu militari. « Je propose une aide pour rentrer dans de bonnes conditions. On organise avec vous le voyage comme si vous rentriez de vacances (...) et on vous donne une enveloppe avec de l'argent ».


- Rentrer « la tête haute » -

Dans le cas d'Edisa Baltic, ce serait 300 euros par tête, car la famille --cinq enfants-- vient d'un pays « sûr ». En général, le pécule s'élève à 650 euros. Il peut s'accompagner d'un financement maximum de 7.000 euros si un projet d'entreprise est validé.

Un « levier », mais des sommes qui ne sont pas « incitatives », nuance Mme Pannier, qui redoute l'« effet d'aubaine » dans cette région qui octroie le moins le statut de réfugié en France.

Pour le gouvernement, à l'inverse, il y a « un gros intérêt financier », reconnaît-elle. Selon un rapport parlementaire, l'éloignement « forcé », entre le coût de la rétention ou les escortes policières, revient à 14.000 euros, là où un « retour aidé » oscille entre 2.500 et 4.000 euros.

Deux à trois entretiens, sensibilisation des travailleurs sociaux, visites dans les centres d'hébergement classiques... Les autorités mettent tout en œuvre pour convaincre, confirme-t-on à la préfecture locale. Résultat: le taux d'adhésion a plus que triplé depuis 2017.

L'OFII, qui opère une quinzaine de centres du genre, en fait une large « publicité », dès les entretiens d'arrivée des migrants.

« Ils viennent d'arriver en France, après un parcours souvent éprouvant, et au lieu de les accueillir on leur dit tout de suite "Est-ce que vous ne voulez pas rentrer ?" », déplore Caroline Maillary, responsable de l'asile au Gisti (Groupe d'information et de soutien des immigrés).


- Désistements de dernière minute -

Ervin Kuqo, un Albanais de 34 ans assigné à résidence dans un appartement qu'il partage au dernier étage du CPAR, n'est guère convaincu par les visites de l'OFII. « Je veux rester en France, mais je ne sais pas comment, je n'ai aucune idée de ce que je vais faire en Albanie », explique ce père de famille. Après plus de deux ans en France, durant lesquels il a épuisé toutes les formes de recours, il s'est résolu à intégrer ce foyer.

Sandrine Pannier en convient, les adhésions franches sont résiduelles et très compliquées à obtenir en 45 jours (voire 90) au CPAR. D'ailleurs, 27% des personnes disparaissent la veille du départ programmé... après avoir profité du gîte.

Dans une ultime tentative pour convaincre la responsable de l'OFII, Edisa Baltic a appelé sa fille au téléphone. Sur haut-parleur, dans un français parfait, la lycéenne explique ne pas vouloir « gâcher » sa vie en rentrant dans un pays où, elle en est certaine, un mariage forcé l'attend.
Le 25 octobre, elle aura 18 ans. Pour elle seule, il existe un espoir de régularisation, concède la responsable de l'OFII.
Sa mère acceptera-t-elle de laisser sa fille en France ? Edisa Baltic raccroche, pose le téléphone, et éclate en sanglots.

La Croix, avec AFP, le 23/10/2019

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