fbpx
Main menu

Au Liberia, les villageois au secours des réfugiés ivoiriens

youphil

Bientôt deux mois après l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire, près de 30.000 Ivoiriens se sont réfugiés au Liberia. En attendant l'aide internationale, ils sont nourris et hébergés par les villageois libériens.

Malgré ses 81 ans, Félix Messendro a fait comme tout le monde quand il a fallu fuir. Il a marché de longues heures à travers la forêt, franchi la frontière invisible avec le Liberia et rejoint Kissiplay, un village du comté de Nimba perdu au bord d’une route rocailleuse sur laquelle s’usent les roues des motos-taxis. Depuis, il passe ses journées assis sur une chaise en bois sans savoir si la vie lui laissera assez de temps pour revoir sa Côte d’Ivoire.

Comme Félix, près de 30.000 Ivoiriens de l’ouest ont rejoint le Liberia depuis l’élection présidentielle du 28 novembre. Dans les régions où ils sont minoritaires, les sympathisants de Laurent Gbagbo comme ceux d’Alassane Ouattara fuient par crainte d’un embrasement général du pays ou à la suite des menaces et des violences post-électorales.

Ils étaient 3.500 en décembre quand Edgar Mbanza évoquait leur sort sur son blog Chemk’Africa. Nous nous sommes depuis rendus sur place pour constater cet afflux qui est "en grande majorité un mouvement préventif", d’après la porte-parole pour l’Afrique du Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) Fatoumata Lejeune-Kaba.

Gilbert Kpan est l’un de ces réfugiés. Secrétaire de section du Front populaire ivoirien de Laurent Gbagbo réfugié à Kissiplay, il affirme que le scrutin fut tout sauf démocratique dans sa ville de Danané.

"Les rebelles [ndlr: Forces nouvelles soutenant Alassane Ouattara] nous ont obligés à voter Ouattara. Ceux qui ont coché la case’ Gbagbo’ sur le bulletin de vote ont été pourchassés. Ils ont pris nos bien, cassé nos maisons", témoigne-t-il au centre du village sous le regard d’enfants que la gravité des propos n’empêche pas de s’amuser. Comme d’autres, Gilbert continue de porter une chemise à l’effigie du président banni de la communauté internationale.

Sur le poussiéreux cahier de visiteurs soigneusement tenu par les villageois, plusieurs pages sont noircies par les noms de volontaires des ONG. La nourriture (haricots, céréales, huile) du Programme alimentaire mondial n’a commencé à être distribuée que le 12 janvier, soit plus de six semaines après les premières arrivées.

"La distribution va continuer jusqu'à ce que tous les réfugiés soient servis, ce qui prendra du temps compte tenu de l'état dégradé des routes et la nécessité de contourner certains ponts trop fragiles pour les camions humanitaires", précise le HCR.

Les villageois libériens vont donc assurer encore quelque temps l’aide d’urgence seuls. Ils se serrent la ceinture pour donner à manger aux Ivoiriens et se serrent tout court pour les accueillir dans leurs modestes maisons en terre et en feuilles de palmier."Les réfugiés préfèrent venir là où ils pourront trouver à manger", comprend l’un d’eux, qui fut lui-même réfugié en Côte d’Ivoire pendant la guerre au Liberia.

De leur côté, les Ivoiriens participent comme ils le peuvent à l’effort de leurs anges-gardiens en travaillant dans les champs et en allant chercher de la nourriture en forêt, quitte à retraverser la frontière.

Situation identique dans le proche village d’Old Loguatuo, auquel on accède par un chemin broussailleux que borde un marigot. "On a des instituteurs ici mais les enfants ne peuvent plus aller à l’école", déplore le représentant des réfugiés Arthur Samy, habillé du maillot de l’équipe de France. Alors que la nourriture manque, les réfugiés ont laissé derrière eux des champs de riz, de café et de cacao en pleine période de récolte. Ici aussi, femmes et enfants constituent la majorité des 450 réfugiés enregistrés par le HCR.

D'ici la fin du mois de janvier, 18.000 réfugiés devraient quitter les villages pour s'installer dans un camp dont les travaux d'installation ont débuté la semaine dernière à Bahn.

Avec l’accord des autorités libériennes, 80 hectares de forêt doivent être défrichés. "Il y a beaucoup de personnes âgées, de femmes enceintes ou qui allaitent, rapporte Fatoumata Lejeune-Kaba. Pour ces personnes le camp est la meilleure option".

Militants de la première heure de Laurent Gbagbo, ces réfugiés n’ont plus le cœur à soutenir leur champion coûte que coûte. "Il faut qu’Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo se comprennent, analyse Alain Samy, qui porte son dernier nouveau-né dans les bras. Quand il n’y aura plus qu’un président, on rentrera."

En attendant, les deux présidents, deux premiers ministres et deux gouvernements de la Côte d’Ivoire assurent toujours au pays sa triste originalité.

 

Youphil, le 18/01/2011