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"Le Couloir des exilés", Michel Agier

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Le 26 septembre 1940, l'écrivain Walter Benjamin se donnait la mort à la frontière franco-espagnole. Il lui manquait un "visa de sortie", document que le gouvernement espagnol considérera déjà comme superflu quelques semaines plus tard. En 1968, Hannah Arendt, elle-même juive allemande exilée aux Etats-Unis, commente cet événement dans le texte biographique qu'elle consacre à Benjamin : "Un singulier coup de malchance !"

L'anthropologue Michel Agier place cet épisode au centre de sa réflexion sur la condition d'exilé. Classiquement, l'exilé est celui qui quitte son pays pour s'installer dans un autre. Mais qu'en est-il de celui qui, par "malchance", n'arrive pas au bout du chemin et se retrouve coincé dans un couloir sans fin ? Il devient "réfugié", vivant sur la frontière, dans l'attente du passage. En ce lieu aux limites de la politique, que Benjamin a appelé "vie nue", l'état d'exception devient la norme.

Cette situation s'est généralisée au cours du XXe siècle. Il y avait un million de réfugiés en 1950, il y en a aujourd'hui 12 millions, et on estime qu'il pourrait y en avoir un milliard dans quarante ans. Depuis une décennie, Michel Agier a enquêté sur les camps de réfugiés en Afrique et en Amérique du Sud. Il considère ces camps comme des "aires culturelles" où de nouvelles relations s'inventent. Il ne s'interroge pas sur le "pourquoi" - pourquoi ces gens quittent-ils leur territoire ? - mais sur le "comment" : "Comment se passe le maintien dans l'exil ? Quelle est la logistique de ce pouvoir de mise à l'écart ? Quel tracé, quel périmètre et quelles frontières sont en train d'être créés ?"

Centres de rétention

Chercher à classer les réfugiés selon leurs ethnies, leurs motivations, leurs vulnérabilités, ce serait en effet reprendre la logique gestionnaire de l'action humanitaire. Or cette logique fait partie de l'objet à décrire, car elle informe les relations dans le camp de réfugiés. Agier, qui a été membre de Médecins sans frontières, contribue au retour critique de l'action humanitaire sur elle-même, lorsque la multiplication des situations d'urgence lui fait perdre de vue l'engagement solidaire pour devenir un mode de gouvernement.

La notion d'"encampement" permet alors de décrire comme un seul processus ces lieux où des personnes se déplacent et où du personnel administratif les contrôle. Elle désigne à la fois les camps de réfugiés créés par les guerres civiles en Afrique ou en Amérique du Sud, et les centres de rétention suscités par les politiques migratoires restrictives de l'Union européenne. La gestion des réfugiés les envisage non plus comme des exilés, qu'on peut inscrire dans le rêve romantique du voyage, mais comme des "migrants" ou des "indésirables", soupçonnés de prendre la place des "locaux". Le désastre vécu par Walter Benjamin se multiplie alors aux marges de l'Europe. Ainsi, dans les centres de rétention danois, le taux de tentatives de suicide a triplé entre 2001 et 2006, passant de 0,6 % à 1,7 %.

En réponse à ce défi d'une mobilité croissante des réfugiés, Michel Agier tente de penser une nouvelle "cosmopolitique". Si l'on décrit le camp non comme un lieu de mort mais comme un espace de vie, on comprend mieux la genèse du monde moderne dans ces ghettos, ces "ban-lieux", ces marges urbaines où se sont inventées de nouvelles relations. C'est dans ces marges que s'opère l'hospitalité, comme l'atteste cette expression ouest-africaine selon laquelle "celui qui reçoit les étrangers" est lui-même un étranger dans la ville.

La cosmopolitique de l'hospitalité oppose aux classements des politiques gestionnaires la réalité d'un monde commun qui s'invente en se déplaçant. ""Monde" est alors le mot qui possède aujourd'hui la même faculté critique, révélatrice et politique, que l'idée d'universalisme. On ne le voit nulle part, mais il permet de dire l'injustice à l'échelle planétaire et en premier lieu à l'égard des mobilités qui se déroulent à cette échelle-là ; il montre du doigt l'objet d'un conflit ouvert à propos de la liberté de circuler et de trouver une place dans un monde commun", note Agier.

Les sciences sociales ont proposé récemment de petits livres engagés qui s'appuient sur des enquêtes approfondies. Le livre de Michel Agier est de ceux-là. Espérons qu'il encourage ses lecteurs à se plonger dans ses autres ouvrages (notamment Aux bords du monde, les réfugiés et Gérer les indésirables, Flammarion, 2002 et 2008) et à prolonger son engagement lucide dans la description et la construction d'un monde commun.

LE COULOIR DES EXILÉS. ETRE ÉTRANGER DANS UN MONDE COMMUN de Michel Agier. Ed. du Croquant, 120 p., 13 €.

Le Monde, le 20/01/2011