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Réfugiés ivoiriens au Liberia

sud-ouest

Depuis l'élection contestée, 20 000 Ivoiriens du nord de la Côte d'Ivoire se sont réfugiés derrière la frontière. Reportage à Old Loguatuo

Ce matin, deux 4 × 4 blancs troublent la tranquillité d'Old Loguatuo, village perdu dans la brousse du Nord-Est libérien. Des militaires de la Mission des Nations unies au Liberia (Minul) et des policiers de l'Immigration en sortent. À leur demande, les autorités villageoises appellent Arthur Samy, casquette rouge sur la tête et maillot de l'équipe de France sur les épaules. Il est porte-parole des 450 Ivoiriens réfugiés à Old Loguatuo. Militaires et policiers s'enquièrent de leur nombre, de leur situation et de leur identité. Puis repartent entre les bananiers, soulevant un nuage de poussière.

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Réfugiés ivoiriens dans le village de Old Loguatuo. F. OFFNER

 

Ils ont des dizaines d'autres villages à visiter depuis la présidentielle ivoirienne contestée du 28 novembre à l'issue de laquelle 20 000 Ivoiriens de l'Ouest ont fui au Liberia. Disséminés dans les localités frontalières, ils se disent victimes de persécutions politiques. Certains en tant que partisans d'Alassane Ouattara, président reconnu par l'ONU et soutenu par les Forces nouvelles. D'autres comme partisans de Laurent Gbagbo, président mis au ban de la communauté internationale et soutenu par l'armée régulière.

À quelques kilomètres de piste d'Old Loguatuo, le hameau de Kissiplay n'a rien d'un camp de réfugiés du Darfour. Ici, pas de tentes alignées à perte de vue dans le désert. Les Ivoiriens dorment dans les maisons des villageois en terre et feuilles de palmier, à l'école ou sous une tente du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) que se partagent 30 personnes.

À l'effigie de Gbagbo

Assis à l'ombre d'un manguier, entourés d'une nuée d'enfants rigolards, Gilbert Kpan et ses compatriotes témoignent. Certains portent comme lui une chemise à l'effigie de Laurent Gbagbo, affirmant être militants du Front patriotique ivoirien (FPI) et avoir fui sous la menace des Forces nouvelles, qui contrôlent le Nord ivoirien. Dans les villages des environs, l'essentiel des réfugiés sont comme eux pro-Gbagbo. Ils ont entraîné avec eux une majorité de femmes et d'enfants.

« L'élection était truquée à 100 %, soutient Gilbert, secrétaire de section du FPI à Danané. Quand tu allais à l'isoloir, un rebelle armé te suivait et te disait de voter Ouattara. Ceux qui ont refusé ont été violentés, volés et pourchassés. » À côté de lui, Bernard Oli Kapeu dit avoir été déshabillé et frappé par les militaires, cicatrices à l'appui. Aucun des réfugiés ne fait état d'assassinats.

Une ethnie parente

Craignant pour leur vie, enfants et vieillards ont marché de quelques heures à plusieurs jours dans la forêt pour rejoindre le Liberia sans être vus des Forces nouvelles. Dès leur arrivée, les Libériens les ont accueillis et nourris. L'appartenance de ces derniers à une ethnie parente de la leur et la langue proche facilitent la cohabitation.

Si John Duo a mis deux des trois chambres de sa maison de Kissiplay à disposition des Ivoiriens, c'est que ce petit homme à l'air sévère a, comme beaucoup d'habitants de la région, vécu la même situation durant la guerre au Liberia. « J'étais réfugié en Côte d'Ivoire de 1989 à 1997, raconte-t-il. Lors de ma fuite, j'ai été hébergé une semaine par des villageois ivoiriens. C'est normal que l'on fasse de même aujourd'hui. » Mais la solidarité des Libériens ne peut pas tout. Les réserves en eau des deux pompes manuelles du village sont presque épuisées. Les villageois sont contraints de boire l'eau d'un puits creusé dans l'urgence, avec les risques sanitaires que cela comporte. Les Libériens, habitants d'un des pays les plus pauvres d'Afrique, ne peuvent nourrir indéfiniment leurs hôtes sans pénaliser leurs propres familles.

Villages submergés

Le HCR, qui fournit tentes, couvertures et savons, distribue depuis quelques jours seulement les vivres du Programme alimentaire mondial. « Les villages commencent à être submergés, témoigne Ibrahima Coly, représentant du HCR au Liberia, et le fait que les réfugiés soient disséminés en des dizaines de lieux différents pose problème en termes d'assistance. »

Afin de centraliser l'aide et de contrôler le flux croissant de réfugiés, l'installation d'un camp à Saclepea, dans le comté de Nimba, devrait débuter en fin de semaine avec l'accord du gouvernement libérien. « Nous allons demander aux réfugiés s'ils veulent rester dans les villages ou rejoindre le camp », précise Ibrahima Coly.

Son nouveau-né dans les bras, Alain Samy, compagnon d'infortune d'Arthur Samy à Old Loguatuo, a peu d'informations sur la situation dans son pays. En pleine période de récolte, il a laissé dernière lui des champs de riz, de café et de cacao alors que la nourriture manque ici. Pour ce militant acharné de Gbagbo, la politique est désormais bien loin. « Même si Ouattara passe, je serai content.

Sud Ouest, le 05/01/2011