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Sud-Soudan : indépendance, mode d’emploi

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Le tout nouveau pays est potentiellement riche grâce à ses ressources pétrolières. Mais la liste des tâches à accomplir est impressionnante, car les Sud-Soudanais doivent bâtir leur avenir à partir de zéro.

Les Sud-Soudanais attendaient la liberté depuis longtemps. Après 22 ans d'une guerre civile, le plus long conflit du continent africain, qui a fait 2 millions de morts et 4 millions de personnes déplacées, la région semi-autonome du Sud-Soudan va devenir totalement indépendante du Nord, à majorité arabe. Mais maintenant que l'euphorie du scrutin historique de janvier, où 99 % des électeurs ont voté presque unanimement pour la séparation commence à retomber, la réalité de la construction de ce nouveau pays va passer au premier plan. A partir de juillet prochain, date à laquelle le Sud-Soudan deviendra officiellement indépendant, la liste des tâches à accomplir sera impressionnante.

Parallèlement à la création d'un gouvernement, à l'émission d'une nouvelle monnaie, à la construction de routes, d'écoles et d'hôpitaux, et à la perception d'impôts dans l'une des régions les moins développées du monde, le pays devra délimiter la frontière avec ses anciens ennemis du Nord dans une zone riche en pétrole et garantir sa sécurité. La première des priorités sera de trouver les fonctionnaires capables de relever ces défis, et le retour de réfugiés ayant acquis des compétences durant leur exil dans des pays développés sera très utile à cet égard. Heureusement pour ce pays naissant, le Sud-Soudan aura au moins à portée de main quelques administrateurs de talent comme Malul Ayom Dor.

"Nous ne rêvons pas de poursuivre les combats. Nous en avons déjà assez mené", a déclaré ce général, l'un des hommes les plus instruits de l'armée de libération du peuple du Sud-Soudan, la branche militaire du parti au pouvoir dans le Sud. "Bien sûr, la lutte reste de mise. Nous évitons la guerre en nous y préparant et nous continuerons à le faire, mais nous devons aussi passer à autre chose. Aujourd'hui, nous avons besoin de compétences classiques pour exercer des fonctions et assurer la bonne marche du pays." 

L'avenir d'un Sud-Soudan indépendant dépendra à la fois de la conduite d'hommes comme le général Dor et du dur labeur de ses citoyens. Grâce à ses gisements de pétrole, qui représentent près de 70 % des réserves totales de l'ancien Soudan, le pays sera potentiellement riche, mais comme il est enclavé, il aura besoin de coopérer avec le gouvernement de Khartoum pour que son pétrole puisse transiter par les pipelines du Nord. "La priorité essentielle pour enclencher une croissance économique soutenue est de se concentrer sur la construction d'infrastructures", raconte Simon Freemantle, un économiste de la Standard Bank, à Johannesburg. "Quand j'étais à Juba [la capitale du Sud-Soudan], je me rappelle qu'ils étaient très fiers - et il y avait de quoi - des trois ou quatre routes pavées qu'ils avaient."

Une façon de remédier au manque de compétences du Sud-Soudan est d'encourager le retour d'expatriés soudanais. Pour Deng Alor, l'ancien chef de la diplomatie soudanaise qui est appelé à devenir le premier ministre des Affaires étrangères du Sud-Soudan, le retour d'un petit nombre d'entre eux permettrait déjà au pays de prendre en main son propre développement. "Ces rapatriés peuvent nous être très utiles", dit-il. "Ils apportent avec eux des idées, des investissements et des langues. Ils constituent un précieux atout." Et il ajoute que tous les réfugiés sont les bienvenus, même ceux du Nord - dont les Darfouriens - qui ne peuvent pas rentrer chez eux.

Subek David est l'un de ces rapatriés et le voyage qu'il a fait pour rentrer au pays est digne de l'Odyssée. La guerre qui a éclaté au Soudan au milieu des années 1980 l'a conduit dans un camp de réfugiés de la République démocratique du Congo. De là, il s'est rendu en Ouganda, où il a fréquenté une école missionnaire ; en Russie, où il a reçu une bourse d'études universitaires ; en Libye, où il a appris à piloter des hélicoptères ; à Malte, où il a demandé l'asile ; et finalement, en Australie où il a obtenu le statut de réfugié. "Venir ici est considéré comme un sacrifice. Il est difficile de repartir à zéro", reconnaît cet homme qui est rentré à Juba l'an dernier pour travailler comme agent de sécurité à l'aéroport. "En Australie, on mange bien et on dort bien, mais mon pays me manquait. Ici, c'est différent. On est chez soi. Il faut juste remettre de l'ordre."

En janvier, Elijah Meen, fonctionnaire à Juba, est allé à l'aéroport pour chercher son jeune frère Gordon qu'il n'avait pas vu depuis 18 ans. "Notre souhait était qu'il rentre avec un bagage scolaire", dit-il. "Mais même sans, ces gens ont vu le monde. Ils ont été en contact avec l'extérieur. Même s'ils ne savent pas comment construire une route, au moins ils ont vu à quoi cela ressemble. Ils ont vu de belles maisons et de beaux ponts et maintenant ils peuvent nous aider."

Courrier international, le 09/02/2011