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Le Canada décourage les réfugiés

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Un processus d’accueil long et coûteux empêchera d’attribuer la plupart des 1300 places que le ministre de l’Immigration avait promises pour 2014

 

imagesyriensPhoto : Associated Press Mohammad Hannon Des réfugiés syriens traversant la frontière pour se rendre dans un camp jordanien en décembre dernier. Très peu de Syriens seront accueillis au Canada.


Québec — Pas facile de faire venir des réfugiés syriens au Canada… En favorisant le parrainage privé, le gouvernement soumet les familles et les organismes d’aide à un processus si complexe que la plupart abandonnent et se découragent.
 
L’an dernier, le ministre de l’Immigration du Canada avait annoncé qu’il y aurait 1300 places en 2014 pour des réfugiés syriens. Or sur les 1300, 200 seulement sont parrainées par l’État, comme ce fut le cas par exemple pour les Bhoutanais, ces dernières années.
 
Les 1100 autres entrent dans la catégorie du « parrainage privé », et les places sont donc loin d’être acquises. Les dossiers reposent entièrement sur des organismes de bienfaisance ou des groupes religieux accrédités pour l’accueil des réfugiés. Dans la plupart des cas, ils servent de relais aux familles syriennes qui souhaitent réunir leurs proches.
 
Or en parrainage privé, le processus prend deux ans et demi dans le meilleur des cas. « Quand on informe les gens des délais, ils se découragent », explique Paul Clarke, coordonnateur d’Action Réfugiés Montréal.
 
Action Réfugiés a actuellement 42 dossiers en cours, mais les chances de voir arriver des Syriens cette année sont quasi nulles, explique M. Clark. À l’échelle de tout le Québec, une centaine de parrains ont fait des demandes pour 220 individus, mais, depuis le début du conflit en Syrie, à peine une ou deux familles sont venues s’installer au Québec, et l’on n’en attend pas d’autre cette année.

 

Au moins 42 mois d’attente en Égypte


 
Après l’annonce des 1100 places l’an dernier, Action Réfugiés avait reçu beaucoup d’appels puisqu’il y a beaucoup de citoyens d’origine syrienne à Montréal. En fait, près de la moitié de la communauté syrienne au Canada vit au Québec (17 000 sur 40 840).
 
« Les Syriens ont été excités qu’il y ait finalement une possibilité », rapporte le porte-parole du Conseil syro-canadien, Faisal Alazem. « Ils y voyaient une occasion de sauver leurs familles, mais se sont rendu compte très vite des complications de ce programme. »
 
Les délais sont une embûche de taille. Pour que la demande de visa aboutisse, les familles doivent passer par un organisme accrédité, comme Action Réfugiés ou la Corporation archiépiscopale catholique romaine de Montréal.
 
La demande transite ensuite par le gouvernement du Québec puis par le bureau d’Immigration Canada de Winnipeg, où les délais sont de plusieurs mois. C’est seulement après cela que la demande est envoyée dans les pays voisins de la Syrie.
 
Au Liban, l’attente moyenne est de 21 mois ; en Jordanie de 24 et en Égypte de… 42. Quant à la Turquie, mieux vaut ne pas passer par là parce qu’on n’y donne aucun visa aux Syriens.
 
Pas question non plus d’accueillir des réfugiés venant directement de la Syrie puisque le programme ne le permet pas. Or « dans la majorité des cas, leur famille est en Syrie », explique M. Alazem. « Il faut qu’ils disent à leur famille de tout quitter et d’aller au Liban ou en Jordanie et d’attendre quatre ans avant de venir au Canada ».
 
Autre critère, et non le moindre, l’argent. Pour qu’un réfugié puisse être accepté, il faut qu’un versement d’au moins 13 000 $ soit fait à l’organisme de parrainage. Bien que cette somme soit considérable, ce n’est pas l’argent, mais bien les longs délais qui dérangent le plus les familles, selon M. Alazem.

 

Attendre la fin de la guerre ou déménager?


 
Ce genre de délais est normal pour les parrainages privés en provenance d’ailleurs dans le monde. Or ce qui étonne, c’est que le Canada n’ait pas fait plus pour une crise de l’ampleur de celle des réfugiés syriens.
 
« En 2006, pendant la guerre au Liban, ma femme a été ramenée à Montréal par une évacuation du gouvernement canadien », raconte M. Alazem. « En 2010, lors du séisme en Haïti, le gouvernement a mis en place des programmes de réunification des familles et il y a quelques mois, le ministre [de l’Immigration, Chris] Alexandera annoncé un programme de facilitation des visas pour les gens touchés par le typhon aux Philippines. »
 
Les organismes d’aide aux réfugiés ont demandé qu’on mette au moins en place des mesures pour faciliter les réunifications familiales, explique Stephan Reichhold, de la Table de concertation des organismes pour les réfugiés et immigrants, à Montréal. « Le Canada est l’un des rares pays occidentaux qui n’ont aucune mesure spéciale pour les Syriens, a-t-il déclaré au Devoir. C’est une fermeture totale. »
 
Au cabinet du ministre à Ottawa, on ne nous a pas rappelé ces derniers jours, mais, dans le passé, le gouvernement conservateur s’est toujours défendu en disant que le conflit en Syrie n’était pas terminé et que le déménagement des réfugiés n’était pas une bonne solution pour le moment.
 
Lors de son passage en Jordanie en janvier, le premier ministre Stephen Harper avait par ailleurs annoncé un investissement de 100 millions de dollars pour améliorer les conditions dans les camps.
 
Là-bas, on explique que la majorité des réfugiés syriens espèrent rester dans la région. « Ils veulent rester près de leur pays, dans un pays où on parle arabe, où ils pourront traverser la frontière pour aller voir leur famille », avance le porte-parole canadien du Haut Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés (HCR) à Amman, Peter Kessler.
 
Or, ajoute-t-il, il faut protéger les plus vulnérables d’entre eux. « Il y a des personnes avec des problèmes médicaux, des handicapés, des femmes violées, des hommes violés. Si on ne les envoie pas ailleurs, ils vont être perturbés et se retrouver avec d’autres problèmes sérieux. Ces gens-là ont survécu à la guerre. Ils ont l’espoir de refaire leur vie ailleurs. »
 
À la fin de l’année, le HCR avait demandé aux pays occidentaux d’ouvrir 30 000 places pour ses personnes, mais l’objectif n’a pas été atteint. La Syrie compte 20 millions d’habitants, dont au moins 3 millions ont quitté le pays. Le processus de négociations lancé à Genève pour régler le conflit est dans une impasse.

 

Le Devoir, le 18 février 2014

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