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ENTRETIEN. « De plus en plus de mineurs enfermés dans des centres de rétention administrative »

ouest france

Des associations dénoncent, dans un rapport, le recours à l’enfermement des sans-papiers dans les centres de rétention administrative en vue de leur éloignement. Une mesure jugée « inhumaine », « inefficace », et qui touche de plus en plus de mineurs.

Avec six autres associations (1), France Terre Asile signe un rapport sur l’enfermement des sans-papiers avant leur éloignement du territoire français. Entretien avec Nadia Sebtaoui, responsable du service "Rétention" à France Terre d’Asile.

 

Dans quelles circonstances est-on retenu dans un centre de rétention administrative (CRA) ?

C’est une étape avant l’expulsion. Elle vise les étrangers en situation irrégulière qui font l’objet d’une mesure d’éloignement du territoire français, pour diverses raisons. Ils sont placés en centre de rétention le temps, pour l’administration, d’organiser leur départ : récupérer des documents de voyage car souvent, ces personnes n’ont pas de passeport, et réserver des vols. 46 800 personnes ont été placées en centre de rétention l’an dernier, dont 26 400 en métropole (un chiffre en hausse de 10 %), et 20 400 en Outre-Mer.

 

Vous (1) publiez un rapport qui dénonce une forte augmentation des enfants placés dans ces centres ?

En 2017, le nombre d’enfants enfermés avec leur famille dans un centre de rétention administrative a augmenté de 70 % ! Soit 304 enfants. La moitié avait moins de 7 ans, un quart entre 6 et 12 ans. La rétention des enfants existe depuis longtemps mais la loi du 7 mars 2016 a inscrit formellement la possibilité de placer en rétention des familles.

Certaines préfectures se sont senties légitimes, malgré les condamnations de la France en 2012 puis en 2016, à retenir des familles pour pouvoir les éloigner du territoire français. Deux CRA particuliers, celui du Mesnil Amelot en Ile-de-France, et celui de Metz, font usage de manière très régulière de cette procédure, pour pouvoir renvoyer les familles avec enfants.

 

Vous dénoncez un lieu proche de la prison ?

Il y a des policiers présents partout, des barbelés, des grilles, des haut-parleurs. Dans certains centres, des miradors ou des tours de contrôle panoramique, des caméras. Lors des escortes vers les tribunaux, pour les audiences, les étrangers sont très souvent menottés.

À leur arrivée au centre de rétention, les personnes sont privées de leur téléphone si celui-ci fait aussi appareil photo. Elles sont enfermées dans des chambres partagées avec d’autres personnes. Les locaux sont aussi souvent sales et dégradés. Les personnes retenues ont accès à une cour dans la journée, mais celle-ci est grillagée et fermée la nuit.

Les visites ne durent que 20 minutes en général et dépendent énormément des effectifs policiers, qui sont souvent insuffisants. On ne peut pas, non plus, se raser, se couper les ongles sans présence policière. Quand les personnes veulent se présenter correctement pour leurs audiences devant les juges, c’est assez compliqué.

 

Vous parlez d’un « ennui chronique »…

Beaucoup de ceux qui ont connu la prison vivent plus mal le centre de rétention, parce qu’il n’y a vraiment rien à y faire. À l’origine, ils ont été créés pour 12 jours, désormais pour 45 jours et bientôt, probablement, avec la loi Asile immigration, pour 90 jours… Il n’y a pour seule distraction que la télévision. Parfois un baby-foot et un ballon de basket, mais pas partout.

 

Pour les familles ?

Il y a des zones dédiées, pour les femmes et les enfants, avec quelques jouets. Ces zones sont séparées des zones pour hommes, mais parfois seulement par une simple grille. Si bien qu’ils assistent aux tensions, parfois aux violences.

 

Il y a aussi l’incertitude du départ…

C’est une autre source d’angoisse. En prison, on sait pour combien de temps on est là. En centre de rétention, on ignore quand on va partir, ou sortir. Les policiers peuvent venir chercher les personnes retenues à n’importe quel moment - parfois 3 h ou 4 h du matin - pour les conduire à l’avion. Pour ceux qui voient les co-retenus partir ainsi, en pleine nuit, c’est très angoissant. C’est ça, la rétention au quotidien.

 

Beaucoup sont retenus alors qu’ils ne devraient pas être là…

10 114 personnes ont été expulsées à partir des CRA de métropole l’an dernier, et 10 182, soit 56 %, libérés, essentiellement sur décisions d’un juge. Cela signifie que leur placement en rétention était irrégulier. Soit les droits de ces personnes n’ont pas été respectés au moment de l’interpellation, soit la personne aurait dû faire l’objet d’une mesure moins coercitive, comme une assignation à résidence, moins traumatisante.

Par ailleurs, 3 000 personnes ont été placées en centre de rétention alors qu’elles venaient de pays à risque, comme l’Irak, l’Iran, le Soudan, l’Érythrée, l’Afghanistan, le Soudan, la Syrie. Pour ces personnes, il n’y a pas de perspectives d’éloignement. Or il ne peut y avoir de rétention que s’il y a une perspective d’éloignement.

 

La rétention, selon vous, est détournée de son objet…

Oui, par ces rétentions abusives, la France cherche à dissuader, à convaincre qu’elle est un pays dur envers les migrants. Elle cherche à leur signifier qu’ils ne sont pas les bienvenus ici.

 

Vous mettez aussi en cause l’inefficacité de la rétention ?

On a enfermé plus de personnes cette année, mais le taux d’éloignement, lui, est resté stable, ce qui prouve que retenir plus ne permet pas d’éloigner plus. En Allemagne, on a dix fois moins de personnes enfermées, et quatre fois plus de personnes éloignées. Cela prouve qu’il y a d’autres manières de faire. La France doit examiner ces autres solutions.

 

La France s’apprête à doubler la durée possible de rétention, de 45 jours à 90 jours…

Nous sommes vraiment inquiets. On ne comprend pas l’utilité de cette mesure, sachant qu’en moyenne, 80 % des éloignements ont lieu entre le premier et le 25e jour de rétention. On sait, par contre, les ravages de la rétention, parce qu’on est très présents sur le terrain. Au bout de plusieurs jours, l’état de santé des personnes se dégrade : actes désespérés, mutilations. Certains ne se lavent plus, ne mangent plus. D’autres avalent des piles, des batteries… 45 jours, ce n’est pas court quand on n’a rien à faire.

 

(1) Assfam, Groupe SOS, ForumRéfugiés-Cosi, Cimade, Ordre de Malte, Solidarité Mayotte.

 

Ouest France, Carine Janin, le 3 juillet 2017

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