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« Cela ne va pas dans le sens de l’apaisement nécessaire »

libération net


Le directeur général de France terre d’asile, Pierre Henry, estime qu’il faut être « attentif à l’emploi des termes » dans le débat migratoire.

 

Le ministre de l’Intérieur a suscité une vive polémique mardi en affirmant que des régions françaises seraient « en train de se déconstruire car elles sont submergées par des flux de demandeurs d’asile » et en évoquant une France sous la menace d’une arrivée de « centaines de milliers » de migrants chaque année si rien n’est fait… Directeur général de France terre d’asile, Pierre Henry rétorque vertement à Gérard Collomb et déconstruit son discours.

 

Comment réagissez-vous aux propos de Gérard Collomb ?

Le travail du politique, c’est de démentir les fake news… mais surtout de ne pas les alimenter. La France n’a jamais été le pays qui accueille, proportionnellement à sa population, le plus de migrants. Nous sommes en 17e position en Europe, relativement à notre population, et en termes quantitatifs d’accueil des demandeurs d’asile, nous nous situons à la 3e place, derrière l’Allemagne et l’Italie. L’Europe a un problème commun à gérer, que sont les mouvements secondaires à l’intérieur de l’Union [quand les migrants passent du pays d’arrivée à un autre, ndlr]. C’est l’impensé du règlement de Dublin. Il y a là un problème commun, de solidarité, que nous ne savons pas gérer. La règle la plus partagée, aujourd’hui, c’est une règle de défiance.

 

Qu’évoque pour vous l’usage du mot « submersion » ?

Évidemment que le terme de « submersion » n’est pas approprié. Il faudrait faire de la pédagogie sur la question : les arrivées de migrants illégaux par la mer, par exemple, ont en réalité baissé de 63 % entre 2016 et 2017 dans l’Union européenne. C’est assez curieux que personne n’en parle. Faire référence à des termes qui suggèrent l’envahissement, la vague, ne va pas dans le sens de l’éclairage de l’opinion publique. Ni dans celui de l’apaisement nécessaire à traiter la question migratoire, qui est déjà assez compliquée comme ça. Il y a une responsabilité du bien commun à être très attentif et très rigoureux sur l’emploi des termes dans ce débat.

 

Outre les associations, des intellectuels appellent l’exécutif à infléchir sa ligne migratoire. Pourquoi ne sont-ils pas entendus ?

On est dans une bataille culturelle. Elle est mal engagée du côté des intellectuels et des relais d’opinion. Le politique considère que la vision portée par ce monde de la culture est naïve, certes généreuse mais naïve, et qu’elle encourage d’une certaine manière le populisme. Autour de cette question-là, il faut réinscrire les intellectuels et les relais d’opinion dans des courants politiques qui sont capables de porter leur vision. Leur influence depuis un certain nombre d’années est extrêmement faible. Il y avait auparavant les intellectuels organiques dans plusieurs partis, mais ils ont disparu du paysage. Les grandes voix sont en dehors des mouvements politiques. Quand le président de la République dit que le Prix Nobel de littérature Jean-Marie Le Clézio [qui a critiqué le traitement des migrants par la France] « devrait se garder des faux bons sentiments », c’est assez symptomatique de la coupure qui existe aujourd’hui entre les intellectuels et le monde politique. Chacun raisonne en silo.

 

Libération, par Kim Hullot-Guiot, le 04/04/2018.