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Sarcelles, « ville laboratoire » de l’accueil de réfugiés en France

Publié le : 15/09/2015


le monde

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La ville de Sarcelles, dans le Val-d'Oise, accueille depuis des mois des dizaines de familles de chrétiens d'Irak qui ont fui les persécutions de l'Etat islamique. MIGUEL MEDINA / AFP

Yalda Toma raconte, qu’enfin, il arrive à dormir. Il y a un an, c’était le 21 août 2014, il avait été accueilli, comme il le répète plusieurs fois non sans fierté, « par le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius », à sa descente d’avion.
M. Toma a quitté l’Irak et Karakoch, où il habitait depuis 2005, peu après la prise de cette grande ville chrétienne par l’organisation Etat islamique (EI). Il a trouvé refuge à Sarcelles, dans le Val-d’Oise, capitale délocalisée des chrétiens d’Orient.
Depuis des mois, la ville accueille des dizaines de familles qui ont fui l’Irak et les persécutions de l’EI. Aujourd’hui, entre deux cents et deux cent cinquante d’entre eux habitent à Sarcelles et dans ses environs. Aussi, à l’heure où la France s’est engagée à recevoir vingt-quatre mille réfugiés, le maire de la commune, François Pupponi (PS), ne rejette-t-il pas le terme de « ville laboratoire » en la matière : « On a un an d’expérience, on peut dire aux autres ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, quels sont les problèmes rencontrés. »

« La priorité absolue, c’est de trouver un appartement »

Dans cette ville de cinquante-sept mille cinq cents habitants, qui compte huit mille chrétiens d’Orient, la solidarité fonctionne à plein. Dès la chute de Mossoul, en juin 2014, un Comité de soutien aux chrétiens d’Irak (CSCI) s’est monté pour « alerter l’opinion » sur le sort de ces populations, puis pour « être l’interlocuteur des réfugiés » lors de leur arrivée en France, explique son président, Antoni Yalap — également conseiller municipal à Sarcelles. La religion est pour les chrétiens d’Orient un puissant liant, et dès le début des exactions de l’EI à Mossoul, les fidèles de l’église chaldéenne Saint-Thomas, un majestueux bâtiment en briques ocre inauguré en 2004, se sont mobilisés et tournés vers la mairie pour participer à l’organisation d’une cellule d’aide.
Réfugiés et associations caritatives s’accordent à le dire : le plus difficile est de loger les demandeurs d’asile. A Sarcelles, tous sont accueillis dans une famille — une des conditions préalables à la délivrance d’un visa par le consulat français en Irak. Chez des amis de longue date, un grand-oncle ou de simples connaissances, les Irakiens trouvent donc un toit à leur arrivée. Mais cette entraide, aussi essentielle soit-elle, ne peut durer qu’un temps.
 « Si vous êtes un couple avec deux enfants qui accueillez une famille à peu près composée de la même façon, vous vous retrouvez à vivre à huit ou dix personnes dans un F4. Ça va un moment, un trimestre, mais [...] ça crée quand même des tensions, qu’on le veuille ou pas », dit Daniel Auguste, conseiller municipal de la ville voisine de Villiers-le-Bel et vice-président du CSCI.
Salar et Feryal Esho ne peuvent que le confirmer. Le couple a quitté l’Irak en août. Ils ont fui successivement Mossoul, Karakoch et Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Ils vivent avec leurs deux filles, les parents et le frère de M. Esho chez la famille d’un cousin éloigné. Douze personnes en tout, dans un appartement de trois chambres. « La priorité absolue, c’est de trouver un appartement, lancent-ils. On veut s’installer, s’adapter, trouver un travail et s’intégrer à la France. »
A Sarcelles, tous les acteurs concernés ont pris conscience du problème. Le centre communal d’action sociale de la ville et l’association France terre d’asile ont signé une convention, dont le bailleur social Osica est partenaire, pour réserver des appartements à des familles de réfugiés. Douze baux ont pour l’instant été signés, dont plusieurs sont « glissants » : le loyer est payé les premiers mois par France terre d’asile, le temps que les familles deviennent autonomes et puissent le prendre pleinement en charge.

Démarches et recherche de travail

Devant l’afflux attendu de réfugiés, la municipalité entend acquérir la maison de retraite du Cèdre bleu, située à Sarcelles, que la Ville de Paris, qui en est pour l’instant propriétaire, a décidé de fermer. Une partie des locaux pourrait être transformée en un centre d’accueil pour ceux qui fuient l’Irak.
« Il faut un lieu où les réfugiés peuvent être reçus, les familles rassemblées ; où le dialogue et le contact peuvent être maintenus », insiste M. Pupponi, estimant que permettre aux réfugiés de continuer à vivre pas trop loin les uns des autres est une bonne chose. Une observation validée par les responsables du Comité de soutien aux chrétiens d’Irak, qui évoquent le précédent de 2010, quand des réfugiés avaient été « installés à la campagne ». « Ainsi isolés, sans parler français, ils avaient eu du mal à s’intégrer, souligne-t-on, et certains avaient souffert de problèmes psychologiques. »
Il faut, parallèlement, effectuer les démarches administratives auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, de la sécurité sociale, des écoles… Un travail long et fastidieux, qui n’est possible que grâce au concours des services sociaux et des associations comme France terre d’asile ou du Secours catholique, qui accompagnent les réfugiés, leur traduisent et expliquent les formalités à accomplir.
Difficile, ensuite, de s’insérer dans le monde du travail. Le couple Esho, qui possédait une usine de marbre en Irak, attend d’obtenir le statut de réfugié pour avoir le droit de travailler. Yalda Toma, qui était enseignant en Irak, cherche toujours un emploi. En vain. « Au regard du problème de chômage en France, il est difficile pour un étranger de trouver du travail », note M. Yalap, qui souligne par ailleurs :
« La plupart d’entre eux faisaient autrefois partie de l’élite intellectuelle et économique de leur pays, mais, comme ils ne parlent pas français, ils se tournent vers des emplois alimentaires pour essayer de vivre. »

Ne pas « abandonner les gens dans la nature »

Au regard des soucis que peut rencontrer une ville, la France est-elle prête à accueillir vingt-quatre mille réfugiés en deux ans ? « Si le gouvernement ne met pas en place un dispositif atypique, ça va être compliqué », prédit François Pupponi :
« Il va falloir modifier les conditions d’attribution des logements sociaux, les procédures. Devant la gravité de la situation, si on applique les mêmes règles, on n’y arrivera pas. Ou alors il faut réquisitionner toutes les structures adaptées où les familles peuvent être logées. »
« Nous sommes contents de recevoir ces personnes, il est normal que nous prenions notre part dans l’accueil des réfugiés, continue-t-il. [Mais] vingt-quatre mille réfugiés, ce n’est pas neutre. Cela représente une surcharge de travail et d’argent pour les services sociaux, l’administration. Les structures traditionnelles d’accueil ne pourront pas faire ça toutes seules. »
« Beaucoup d’annonces sont faites sans que les structures administratives soient prêtes à faire face à un tel afflux de réfugiés, abonde M. Yalap. Il faudrait que le gouvernement mette en place des commissions pour décider ce qui peut être fait sur le long terme. Parce que permettre aux gens de venir et ensuite les abandonner dans la nature, cela ne peut qu’aggraver leur situation. »


Enora Ollivier, Le Monde, le 11/09/2015