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Quatre mois d’attente avant de déposer une demande d’asile à Paris

le monde

Ahmed remonte la fermeture de son blouson de skaï. Après cinq semaines de « repos » dans les rues de Paris, le jeune Afghan de 22 ans se sent prêt pour la phase « asile » de son périple.

 

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Dans le local de France terre d'asile, dans le 18e arrondissement de Paris, le 1 janvier. Ferdi Limani

 

Tôt mardi matin 19 janvier, il arrive devant le local de France terre d’asile, rue Doudeauville (18e arrondissement de Paris) et attend son tour. A 11 heures, Ahmed franchit la porte de la permanence du seul guichet parisien où un célibataire peut déposer sa demande. Une heure après, il en ressort un petit papier bleu entre les mains sur lequel figurent la date du « 11 mai 2016 » et l’adresse du lieu.

Ahmed reviendra donc dans quatre mois pour être « préenregistré » comme demandeur d’asile avant d’avoir, quelques jours plus tard, un rendez-vous en préfecture qui légalisera son séjour et lui permettra de déposer officiellement un dossier d’asile, qui lui aussi attendra son tour avant d’être traité…

En attendant, il n’est pas demandeur d’asile. Juste un sans-papiers. La nouvelle loi asile, en vigueur depuis le 1er novembre 2015, le condamne à cette clandestinité tant que l’Etat n’est pas en mesure d’enregistrer plus rapidement. Présentée par le ministère de l’intérieur comme une loi « simplifiant la procédure » et permettant de « raccourcir les délais », la nouvelle législation n’a pas supprimé l’embouteillage à l’enregistrement des demandes, mais l’a déplacé en amont, en faisant porter le poids à l’association qui dans chaque département préenregistre, et en délestant du même coup les préfectures.


Couacs

Le système permet donc désormais de ne pas comptabiliser comme demandeur d’asile pendant des mois, des gens venus en France pour ce seul motif. Ce qui évite aussi au passage qu’ils ne bénéficient durant ce laps de temps de l’allocation demandeur d’asile. Dans chaque département, le flux des enregistrements est régulé par la capacité qu’a la préfecture à fixer des rendez-vous. Or, à Paris, elle ne délivre que 50 rendez-vous quotidiens, 35 pour les personnes seules comme Ahmed, 15 pour les familles. Voilà pourquoi le jeune Afghan ne sera pas demandeur avant mi-mai.

Mardi, à midi, France terre d'asile avait vu passer 175 migrants comme lui et distribué cinq jours de pré-enregistrements, du 6 au 11 mai. Ce qui explique que chaque jour le délai s’allonge un peu plus… « On se demande quand est-ce qu’on va donner des rendez-vous en 2017 ! », s’inquiète un travailleur social du lieu. Si la demande d’asile a augmenté depuis septembre 2015 en Ile-de-France, cette hausse n’explique pas tous les couacs d’un système qui aurait été sous-dimensionné même sans afflux. Et les 22 % d’augmentation de la demande en France en 2015 restent ridicules par rapport à ce que les Allemands, Autrichiens ou Suédois ont connu.


Chaque jour, l’attente pour les migrants s’allonge un peu plus

A Créteil, la situation est identique, comme dans le reste de l’Ile-de-France. Si le ministère estime qu’ailleurs en France les délais d’enregistrement « sont inférieurs à une semaine », les associations démentent. « A Bordeaux, il faut patienter longtemps pour un rendez-vous », observe Pierre Henry, le directeur de France terre d'asile. « A Nantes, Orléans, Marseille, les problèmes sont aussi très nombreux », ajoute Gérard Sadik, spécialiste du sujet à la Cimade. A ses yeux, la loi votée en juillet 2015 « rencontre de vrais problèmes de mise en place ». « Si l’on veut que ça fonctionne, il faut mettre les moyens à tous les maillons de la chaîne de traitement des dossiers », rétorque, pragmatique, Pierre Henry, dont la vingtaine de travailleurs sociaux de la rue Doudeauville est au bord de la crise de nerfs.

Devant chez lui, le trottoir accueille chaque jour une marée humaine. Les demandeurs doivent non seulement tous passer là pour se préinscrire, mais quand ils sont officiellement reconnus demandeurs d’asile, ils ne partent pas vers un hébergement en province, comme le promet la loi, mais restent dans la rue, dans la capitale. « Sur les 1 600 personnes préenregistrées par nous sur Paris depuis l’application de la loi, seules 60 sont parties en centre d’hébergement », déplore M. Henry.

Même si Pierre-Antoine Molina, à la tête de la Direction générale des étrangers en France du ministère de l’intérieur, rappelle que « jamais le gouvernement n’a eu de plan aussi ambitieux de construction de places », l’offre se fait attendre. Et pour compliquer les choses, le parc a été calibré pour accueillir des familles alors que les demandeurs d’asile sont très majoritairement des hommes seuls.


Un travail épuisant

Comme les autres demandeurs en attente, Ahmed reviendra donc à France terre d’asile en mai, après son passage en préfecture, pour se faire aider. Mardi, une cinquantaine était là avec beaucoup d’interrogations. Le versement de l’allocation de demandeur d’asile est récurrent, car certains n’ont rien touché depuis fin octobre. C’est là un autre ratage de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi.

Même si les questions sont nombreuses, à 11 h 55, elles doivent avoir une réponse, car il faut passer à une autre tâche centrale : la distribution du courrier. Tant que le facteur ne dépose pas les lettres dans les squares et sous les porches où ils dorment, la domiciliation à France terre d'asile est un passage obligé pour les demandeurs d’asile. Bientôt Ahmed aussi y aura la sienne. « 10 000 personnes ont un dossier ouvert chez nous », observe Ferroudja Ibazatène, la responsable du lieu et « chacun vient une ou deux fois par semaine voir s’il a du courrier », observe-t-elle, un œil sur la dizaine de bacs de lettres déposées par le facteur le matin même, un autre sur la file d’attente qui fait plusieurs centaines de mètres sur le trottoir. « Vendredi, 3 415 personnes sont passées en quelques heures. Aujourd’hui ils sont 735 à attendre, mais on ne ferme qu’à 17 heures », ajoute-t-elle, quelque peu inquiète.

Depuis la mise en place de la réforme de l’asile, le travail est devenu épuisant dans les associations assurant le préenregistrement. Sa facette sociale a disparu pour laisser place à la productivité. Un mot qui convient assez mal face à ce public fragile.


Loi immigration : nouvel examen le 26 janvier

La commission des lois de l’Assemblée nationale a rétabli, mercredi 20 janvier, le projet de loi sur le «  droit des étrangers en France  » dans la version votée par les députés en première lecture. Le texte, qui réforme les procédures d’éloignement des étrangers en situation irrégulière et instaure un nouveau titre de séjour de deux à quatre ans, sera examiné dans l’Hémicycle en nouvelle lecture à partir de mardi 26 janvier. Le Sénat et l’Assemblée avaient échoué en novembre 2015 à trouver une version de compromis. Une trentaine d’associations, de la Cimade à Emmaüs, protestent «  contre la dénonciation des étrangers et la violation du secret professionnel  » qu’entraînera, selon elles, ce projet de loi. Ils dénoncent «  une brèche dangereuse sur la levée du secret professionnel  ».


Maryline Baumard, Le Monde, le 21/01/2016