Cet article est issu de la Lettre de l'asile et de l'intégration, newsletter bimestrielle de France terre d'asile qui propose un éclairage sur des problématiques liées à l'asile et l’intégration en France. Inscrivez-vous pour la recevoir !

© Fanny Mantaux pour Action contre la Faim
Action contre la Faim intervient en France depuis 2019. Qu’est-ce qui a justifié l’ouverture d’une mission dans le pays, et comment la situation a-t-elle évolué depuis le début de votre action ?
La réflexion sur une intervention en France est devenue plus importante à partir de 2015, avec la crise de l’accueil qui nous a confrontés à des enjeux de prise en charge de publics en situation d’insécurité alimentaire sur le continent européen.
Nous avons rencontré de nombreux acteurs impliqués dans l’hébergement et l’aide alimentaire entre 2018 et 2019, avant d’ouvrir la mission, et ce qui en est ressorti, c'est que la faim existe en France : il y a un enjeu de précarité et, encore plus aujourd’hui, de précarité alimentaire.
D’après les derniers chiffres au niveau national, en 2015 on comptait déjà 8 millions de personnes en insécurité alimentaire. On sait depuis qu'il y a de plus en plus de personnes qui sollicitent l'aide alimentaire. L’insécurité alimentaire progresse de manière équivalente à celle du taux de pauvreté (+1,2 millions de personnes pauvres entre 2020 et 2024), en raison de chocs comme le Covid et surtout les crises inflationnistes. Quand les coûts liés à l'hébergement, à l'énergie ou aux déplacements augmentent, la marge d'ajustement pour les personnes, c'est l'alimentation.
La France est légalement tenue d’assurer l’accès à une nourriture suffisante à toute personne présente sur son territoire, sans condition de nationalité ou de statut administratif. Comment expliquer que les personnes exilées soient particulièrement touchées par l’insécurité alimentaire en France ?
Une enquête menée par l'Insee montre que les personnes immigrées sont surreprésentées : alors qu’elles ne représentent que 10% de la population métropolitaine, elles comptent pour près de la moitié des bénéficiaires de l’aide alimentaire.
Il y a de multiples barrières à l'accès à l'alimentation, qui sont plus importantes pour ce public du fait de choix politiques, de discriminations ou de complexité d'accès à certaines aides.
Cela questionne d’abord l’investissement dans les politiques d'accueil et d’intégration. Par exemple, nous avons mené des enquêtes qui ont montré qu’avec ou sans allocation pour demandeur d’asile (ADA), la situation est différente : avec, la proportion de personnes en situation de faim sévère est de 17%, c’est deux fois plus pour les personnes qui ne la perçoivent pas. Mais même pour les bénéficiaires de l’ADA, avec un montant de 6€80 par jour pour une personne seule et hébergée, on n’est pas protégé de la faim : 51 % des personnes bénéficiaires de l’ADA interrogées dans l’enquête étaient en situation de faim. Le sujet concerne aussi les dispositifs d'hébergement : si la couverture alimentaire était systématiquement incluse dans les missions de ces établissements, ces publics-là n’auraient pas besoin de solliciter de l’aide alimentaire.
Il y a également l'accès au travail et donc à un salaire : si l’on n’a pas le droit de travailler pendant la procédure d'asile, on met du temps à accéder à un emploi une fois bénéficiaire de la protection internationale, du fait de l’apprentissage du français, de la reconnaissance des diplômes et des discriminations qu’on peut subir, avec un impact important sur les ressources financières.

© Fanny Mantaux pour Action contre la Faim
Quels facteurs rendent certains publics comme les femmes exilées et les jeunes isolés étrangers particulièrement exposés à la faim ?
Ce qu'on a pu constater lors d’une enquête sur les publics hébergés à l'hôtel, exilés ou non, c'est que typiquement, les femmes se retrouvent à gérer énormément de tâches différentes, comme amener les enfants à l’école ou trouver une garderie. Ces responsabilités réduisent le temps qu’elles peuvent dédier à chercher ou exercer un emploi, et impactent donc leurs ressources et leur accès à l’alimentation, ainsi que celui de leurs enfants. De plus pour les femmes avec enfants en bas âge, l’alimentation de la mère aura des effets sur le développement de son enfant.
Pour les mineurs, une enquête auprès des jeunes en recours de minorité a permis de visibiliser le fait que le flou juridique dans lequel ils se trouvent provoque une rupture de protection. Pendant le temps de leur recours, la perte de leur droit à l’hébergement et à l’accès aux dispositifs généralistes de solidarité alimentaire les met dans une situation de précarité alimentaire critique. On est parmi les chiffres les plus hauts qu'on ait eus : 92 % des jeunes interrogés étaient en situation de faim.
Le dernier rapport mené par ACF et la Fédération des Acteurs de la Solidarité (FAS) souligne que les personnes étrangères ont en grande majorité recours à des dispositifs de solidarité alimentaire. Dans quelle mesure cette offre est-elle accessible aux personnes exilées ? Quelles mesures ou programmes existent pour ces publics ?
L’Insee estime que le système actuel de solidarité alimentaire couvre entre 2 et 4 millions de personnes, ce qui représente environ 50% de non-couverture. Pour les publics exilés, le non-recours est lié au manque d’accessibilité, d'information et donc de connaissance des dispositifs. En plus, on est sur un système qui n’est globalement pas inconditionnel, la situation administrative des personnes peut les exclure de certains dispositifs. Le non-recours peut aussi être la conséquence d’une autolimitation, car les personnes pensent que « ça va être trop compliqué », qu’elles n’y auront pas droit, ou par peur de donner des informations personnelles.
À Paris, par exemple, des programmes existent avec des acteurs qui prennent en compte l’accueil des personnes exilées. Il y a le dispositif de la Villette, où plusieurs associations, soutenues par des acteurs institutionnels dont la mairie, se relaient pour fournir de façon inconditionnelle un repas chaud à plus de 800 personnes par jour, le midi comme le soir, sept jours sur sept. Des acteurs dédiés comme l'association Watizat, interviennent pour améliorer l’accès à l’information des personnes exilées et leur ouvrir des portes vers d'autres dispositifs d’accès aux droits qui, in fine, amélioreront aussi leur accès à l’alimentation.

© Pauline Moreau pour Action contre la Faim
Quels sont les leviers en termes de politiques publiques pour améliorer l’accès à l’alimentation en France ?
Il faut repartir du quotidien des personnes concernées, pour décortiquer l’ensemble des sujets dont dépend l’accès à l'alimentation. Si on améliore l'accès des personnes les plus éloignées du droit – dont les publics exilés - tout le monde y gagnera parce les politiques publiques seront pensées pour couvrir les besoins de toutes les personnes.
À notre sens, les leviers sont d'identifier et d'activer toutes les politiques publiques qui peuvent agir sur l'accès à l'alimentation. Il faut que la politique d’accueil et d’intégration pense cette question, mais c'est aussi la manière dont on va travailler sur la production agricole, l'offre alimentaire dans les territoires, la santé, les prix… Selon la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme (CNCDH), il faudrait une loi-cadre sur le droit à l'alimentation pour mettre en musique toutes ces politiques, avec l'objectif de fournir à tous et toutes une alimentation saine, durable et choisie, sans aucune discrimination.




