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« La surreprésentation de personnes exilées dans l'hébergement chez des tiers est le symptôme de la crise du logement »

Publié le : 16/03/2026

 

Cet article est issu de la Lettre de l'asile et de l'intégration, newsletter bimestrielle de France terre d'asile qui propose un éclairage sur des problématiques liées à l'asile et l’intégration en France. Inscrivez-vous pour la recevoir !

 

Environ 80 % des personnes hébergées chez des tiers en Île-de-France sont nées à l’étranger. Ce type d’hébergement constitue une forme de mal-logement encore largement invisibilisée dans les parcours des personnes exilées. Ce sont les constats partagés par l’Observatoire du Samusocial de Paris et la Fondation pour le Logement des Défavorisés à travers l’enquête « Hebtiers » et le rapport annuel de l’état du mal-logement publiés en début d’année. Nous avons rencontré Amandine Lebugle et Jacques Pisarik, responsables d’études et de recherche à l’Observatoire, et Edgar Aubisse, chargé d’études à la Fondation, pour aborder la surreprésentation des personnes exilées dans l’hébergement chez des tiers.

 

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Jacques Pisarik
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Amandine Lebugle
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Edgar Aubisse

Quels sont les profils de personnes exilées hébergées chez des tiers ?

 

Amandine Lebugle (AL) / Jacques Pisarik (JP) : Dans notre enquête, deux tiers sont des hommes et un tiers des femmes. Cette répartition reflète celle des fréquentations des accueils de jour en Île-de-France.

Concernant les motifs de départ, quatre hommes sur dix déclarent être venus en France pour travailler et améliorer leur situation professionnelle ou économique, contre deux femmes sur dix. Les femmes doivent s’exiler plus fréquemment pour fuir des violences, qu’elles soient intrafamiliales, liées au genre ou à l’instabilité politique de leur pays d’origine.

 

Edgar Aubisse (EA) : On croise des hommes seuls venant de foyers de travailleurs migrants, mais aussi de nombreuses femmes isolées. Les femmes sont aussi surreprésentées parmi les familles monoparentales qui disposent de très faibles ressources et se retrouvent plus fréquemment hébergées chez un tiers.

Les personnes rencontrées sont souvent en attente d’un titre de séjour, ce qui bloque l’accès au logement.

Quels sont les parcours d’hébergement des personnes exilées que vous avez rencontrées ?

 

AL / JP : Seulement 20 % des personnes interrogées ont été exclusivement hébergées chez des tiers. La grande majorité des parcours d’hébergement sont très instables, systématiquement marqués par l’expérience de la rue. Cette précarité constante est amplifiée pour les personnes exilées du fait de leur situation administrative et économique. L’hébergement chez des tiers apparaît alors comme une solution par défaut face à l’absence de prise en charge institutionnelle.

Mais les durées d’hébergement chez des tiers varient fortement, souvent écourtées par la personne hébergée à cause des violences subies de la part de l’hébergeur. Ce sont des situations préoccupantes qui sont invisibilisées car l’hébergement chez un tiers est perçu comme moins critique que d’autres formes de mal-logement.

 

EA : À leur arrivée, les personnes migrantes ne peuvent souvent pas accéder à un logement social, notamment pour des raisons administratives, ni au parc privé car elles subissent des discriminations économiques et racistes sur le marché du logement. Elles se tournent ainsi vers des connaissances, des membres de leur communauté d’origine ou des annonces en ligne.

La surreprésentation de personnes exilées dans l'hébergement chez des tiers est le symptôme de la crise du logement. En raison de la baisse de la construction du parc social et de la hausse des prix dans l’immobilier, beaucoup doivent recourir à l’hébergement chez des tiers parce que la solidarité publique n'est pas assez forte.

Comment le fait d’être hébergé chez un tiers peut impacter l’accès à un accompagnement social dont ont besoin les personnes exilées ?

 

AL / JP : Un obstacle majeur est le manque de moyens dans les structures qui font un suivi social. Et en arrivant en France, beaucoup de personnes ne connaissent pas leurs droits ni les démarches à effectuer pour obtenir un suivi social. Certaines restent des années sans accompagnement social, faute d’orientation.

 

EA : Pour accéder à un logement social ou à des droits, il faut une adresse. Or dans l’hébergement chez des tiers, la domiciliation peut devenir un enjeu de domination. Si certains hébergeurs l’accordent en échange de services, d’autres refusent de domicilier la personne par crainte de perdre leurs propres droits sociaux. Les personnes exilées peuvent en théorie se tourner vers un CCAS (Centre communal d'action sociale), mais leurs demandes de domiciliation sont parfois sans suite.

À quelles situations de vulnérabilités particulières les personnes exilées sont-elles exposées quand elles sont hébergées chez des tiers ?

 

AL / JP : Beaucoup de personnes n’ont pas les clés du logement, ne peuvent pas rester la journée, doivent attendre d’être autorisées à revenir et passent de longues heures dehors. Certaines sont hébergées dans des lieux qui ne sont pas destinés à l’habitation, comme les véhicules et les abris de jardin. Les violences d’ordre administratif, telles que la confiscation des documents ou les menaces de dénonciation à la police par l’hébergeur, sont fréquemment déclarées et susceptibles de toucher particulièrement les personnes exilées.

On observe en plus pour les femmes des violences qui relèvent de la traite des êtres humains, dont le travail forcé et l’exploitation sexuelle. L’hébergement chez des tiers expose fortement les femmes à des violences sexuelles. Les réponses à notre enquête montrent que ces violences sont fréquentes, répétées et souvent cumulées.

 

EA : De manière générale, l’hébergement chez des tiers repose souvent sur des contreparties. Certaines sont financières : donner une somme d’argent, payer des courses, acheter de l’alcool ou de la drogue. D’autres prennent la forme du travail domestique : garde d’enfants, ménage, cuisine.

De nombreux témoignages de femmes exilées décrivent un continuum entre les violences économiques et celles basées sur le genre. Il y a parfois des annonces sur Internet où il est clairement indiqué que l’hébergement est proposé en échange de contreparties sexuelles, mais parfois, c’est imposé au fur et à mesure du séjour.

Quelles seraient vos recommandations pour mieux prendre en compte les personnes étrangères hébergées chez des tiers dans les politiques nationales d’accueil et d’intégration ?

 

AL / JP : Il est nécessaire d’identifier et de reconnaitre les situations précaires auxquelles l’hébergement chez des tiers expose. Cela implique de recueillir l’information dans tous les dispositifs - 115, travail social, structures médico-sociales - et de repérer les cas d’instabilité ou de danger. Pour que cela soit possible, il faut davantage de moyens : plus de travailleurs sociaux, former les équipes au recueil de la parole - notamment sur les violences - et des protocoles clairs pour documenter les situations.

Enfin, il faut garantir aux personnes un accès réel aux services essentiels. Les personnes hébergées chez des tiers rencontrent encore des difficultés pour se nourrir, se doucher, stocker leurs affaires ou accéder aux soins. Les besoins en termes de santé mentale sont particulièrement importants, avec notamment un taux élevé de tentatives de suicide.

 

EA : Il faut que l’hébergement chez des tiers soit reconnu comme une forme de mal-logement à part entière, pour en faire réellement un critère prioritaire d’accès aux dispositifs publics, notamment dans les commissions DALO (Droit au Logement Opposable). Ensuite, renforcer les moyens de l’hébergement d’urgence et du dispositif national d’accueil, qui a perdu plus de 7 000 places ces deux dernières années.

Enfin, arrêter de criminaliser l’exil et le sans-abrisme. Le durcissement des régularisations, via la loi Darmanin et la circulaire Retailleau, augmente le recours à l’hébergement chez des tiers et empêche l’accès aux dispositifs publics d’hébergement.