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Parole au Secours Catholique : « Les personnes sont obligées de « s'intégrer » toutes seules derrière un écran »

Publié le : 15/01/2026

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© Elodie Perriot / Secours Catholique

 

Cet article est issu de la Lettre de l'asile et de l'intégration, newsletter bimestrielle de France terre d'asile qui propose un éclairage sur des problématiques liées à l'asile et l’intégration en France. Inscrivez-vous pour la recevoir !

 

Depuis juillet 202560 000 à 80 000 personnesmigrantes sont confrontées à la dématérialisation des cours de français proposés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii). Hélène Ceccato, Chargée de mission nationale Apprentissage du français au Secours Catholique – Caritas France dévoile comment ce changement menace l’intégration des personnes.

À la suite d’une décision de l’Ofii, les cours de français dispensés dans le cadre du Contrat d’intégration républicaine n’ont plus lieu en présentiel pour la majorité des personnes étrangères, mais sont remplacés par une plateforme numérique. Quel est l’impact de cette décision pour les personnes concernées ?

 

80% à 85% des personnes signataires du Contrat d’intégration républicaine sont touchées par cette dématérialisation. Or les personnes que nous accompagnons nous signalent des difficultés à télécharger Frello, l'application « d'auto-apprentissage ». Elles doivent se faire aider par des amis, des structures de formation de proximité ou parfois même payer des opérateurs pour l’installation.

 

En novembre, l'Ofii et Frello ont révélé que les taux de fréquentation de l’application seraient en moyenne de 10 heures par mois par apprenant, un chiffre très éloigné des formations en présentiel souvent semi intensives qui proposaient entre 10 heures et 15 heures de cours par semaine.

 

Malheureusement, bon nombre de personnes ne comprennent pas le fonctionnement de cette application inadaptée à leurs besoins et finissent par décrocher. Depuis quelques mois, nous remarquons une augmentation des demandes d’inscription pour les formations en français dans les structures de proximité comme la nôtre, motivées par la recherche de contact avec un formateur qui puisse guider dans le développement des compétences linguistiques.

 

Le lieu physique de formation qui permettait de rencontrer des personnes n’existe plus, donc la fonction de sociabilisation liée à l’apprentissage a aussi disparu. C’est donc un peu antinomique d’entendre les décideurs dire qu’ils favorisent l'intégration sociale, tandis que les personnes sont obligées de « s'intégrer » toutes seules derrière un écran.

Comment la dématérialisation des cours de français de l’Ofii peut renforcer des difficultés d’accès à l’apprentissage de la langue pour les personnes migrantes allophones ?

 

Ce changement va renforcer les difficultés d’accès à la formation linguistique pour les personnes étrangères, alors que les centres associatifs sont déjà saturés depuis plus de dix ans.   

Quant à l’aspect numérique, Frello suppose la maîtrise de fonctions plus avancées que de savoir passer un appel ou envoyer un SMS. Les personnes les plus en situation de précarité pourraient aussi se voir exclues faute de matériel adéquat, de forfait suffisant, d’accès au wifi ou à la possibilité de charger son téléphone.  

Les chercheurs avec qui nous travaillons soulignent qu'apprendre en autonomie nécessite de savoir « apprendre à apprendre », nous craignons donc que les personnes les moins scolarisées dans leur pays d'origine soient les plus impactées. 

En parallèle, le niveau de français exigé pour l’octroi et le renouvellement des titres de séjour pluriannuels, des cartes de résidents longue durée, ainsi que pour obtenir la nationalité, a été relevé par la loi immigration du 26 janvier 2024, ce qui s’appliquera à partir du 1er janvier 2026. Comment ces deux évolutions qui semblent contradictoires vont-elles s’articuler ?

 

Pour une politique d’intégration digne de ce nom, augmenter les niveaux de langue requis supposerait d’augmenter en parallèle la durée et la capacité des formations linguistiques. Or là, au contraire, la formation est remplacée par un unique outil d’apprentissage, au départ pensé et conçu il y a des années en complément de cours en présentiel.  

 

En conséquence, c’est une forme d’immigration choisie qui ne dit plus son nom et qui se perpétue en favorisant des personnes francophones et diplômées. 

Certaines personnes devront rester avec un titre de séjour précaire d'un an plus longtemps avant d’obtenir une carte de séjour pluriannuelle. Si au bout de trois renouvellements elles n'obtiennent toujours pas le niveau de français requis, elles risquent de perdre leur droit au séjour. 

Selon vous, quels peuvent être les effets à long terme de ces évolutions sur l’intégration des personnes migrantes ?

 

Elles rendront l’intégration des personnes plus difficile, car elles la conditionnent à la maîtrise de la langue, alors que celle-ci est loin d’être le seul facteur d’une intégration réussie. Avant les années Sarkozy, les politiques publiques visaient à accompagner les personnes à avoir les clés pour mieux maîtriser le français, trouver un emploi ou accéder à une formation. Aujourd'hui, c'est parce qu’on maîtrise le français qu'on est considéré comme intégré et qu'on pourra après avoir une meilleure formation et un meilleur travail.  

 

Ces nouvelles politiques font donc peser la responsabilité davantage sur les étrangers quant à leur intégration, ce qui peut être culpabilisant et stigmatisant. Or les chercheurs en linguistique et en sociolinguistique montrent à l’inverse que les personnes finissent par maitriser le français au bout de plusieurs années en suivant des cours de français, en le pratiquant au travail, en formation et en ayant des relations sociales. 

Depuis quelques mois, aux côtés d’autres associations, le Secours Catholique – Caritas France mène des actions en justice pour contester cette décision de l’Ofii. Comment ces actions évoluent-elles et qu’espérez-vous en obtenir ?

 

Le 29 août, aux côtés de plusieurs associations, nous avons déposé deux recours au tribunal administratif de Paris. Le premier pour demander à suspendre au plus vite le déploiement des formations en numérique. Le tribunal n’y a pas reconnu de caractère d’urgence, malgré l’entrée en vigueur de l’augmentation des niveaux de langue requis pour certains titres au 1er janvier 2026. Le deuxième recours vise à demander à supprimer totalement la bascule des cours de l’Ofii vers le tout-numérique.  

En novembre, on a donc décidé de nous pourvoir en cassation devant le Conseil d’État, qui a rejeté notre pourvoi en décembre. On continue donc à suivre le deuxième recours puisque la situation est catastrophique pour les personnes directement concernées. En plus, avec cette dématérialisation, une administration – l'Ofii - a apporté un changement substantiel à une politique publique sans en référer au législateur, ce qui est alarmant.  

 

Ces actions en justice permettent aussi de faire connaître une situation qui est très méconnue du grand public ou même de certains acteurs de l'insertion. Beaucoup de personnes ont l’impression que c'est simple d'apprendre le français, qu’il suffit de faire des efforts. Donc c'est aussi une manière de rappeler qu’au contraire il faut du temps, des moyens et une formation de qualité pour y parvenir.