Cet article est issu de la Lettre de l'asile et de l'intégration, newsletter bimestrielle de France terre d'asile qui propose un éclairage sur des problématiques liées à l'asile et l’intégration en France. Inscrivez-vous pour la recevoir !
En avril 2026, plusieurs associations de soutien aux livreurs ont déposé une plainte pour traite des êtres humains à l’encontre des plateformes Uber et Deliveroo. Elles dénoncent les conditions de travail subies par les personnes étrangères dont la précarité économique et administrative les surexpose aux situations d’exploitation par le travail.

« Aujourd’hui, on fait dix kilomètres pour six euros » explique Youssouf Camara, livreur et représentant de l'association de la Maison des livreurs de Bordeaux. Les livreurs à vélo travaillent en moyenne 63 heures par semaine pour 1 480 euros mensuels, selon une récente étude de Médecins du monde. Cette réalité concerne particulièrement les personnes étrangères qui représentent 98% des livreurs interrogés. Alors que les plateformes assurent qu'il s'agit d'une activité économique complémentaire à d’autres activités, près de 91% des livreurs interrogés affirment qu'elle génère l'essentiel de leurs revenus, les rendant dépendants économiquement des plateformes.
Les livreurs, pour conserver leur compte, cherchent à répondre aux exigences des algorithmes des plateformes qui imposent les trajets et les horaires, fixent la rémunération et sanctionnent, par exemple en déconnectant les comptes. Pour s'en préserver, ils tentent d’éviter le mécontentement des clients, les retards, et courent après la performance. Slimane Ben Moumen en témoigne : « Quand on tombe, le réflexe, c’est de voir si la commande n’a rien ».
À cause de cette pression, les livreurs multiplient les courses, leur longueur et leur vitesse, entraînant d'importantes conséquences sur leur santé. D’après les chiffres de Médecins du Monde, c’est 44,8% des livreurs qui considèrent que leur état de santé s’est dégradé depuis le début de leur activité et 35,7% qui souffrent de troubles musculosquelettiques en bas du dos. La majorité d'entre eux étant en situation irrégulière, ils n'osent pas consulter de médecin, par peur d'être arrêtés ou de devoir payer les soins. Les douleurs et blessures dont ils souffrent ont tendance à s’aggraver, faute de prise en charge.
« Quand tu n’as pas de papier, tu dois travailler comme ça »
Sur les plateformes, les livreurs sont considérés comme des indépendants, ce qui ne leur offre ni garantie salariale, ni protection dans le cadre de l'activité professionnelle, ni représentation collective. Pourtant, la réalité de ces travailleurs est bien éloignée de celle des indépendants. L'affaire Frichti a en effet révélé que les algorithmes imposaient les niveaux des salaires, les clients, les plages horaires et les trajets aux travailleurs qui n'avaient que des marges de manœuvre limitées dans l'exercice de leur travail. Ce contrôle des plateformes sur l'activité des travailleurs est permis par l'utilisation d'algorithmes jugés « opaques » qui attribuent des courses en fonction des systèmes de notation et qui évaluent en permanence la performance des livreurs.
Alors que le statut d'indépendant et, par conséquent, la création d'un compte sur une plateforme devraient être conditionnés à la détention d'un titre de séjour, 64 % des livreurs interrogés par Médecins du monde, étaient en situation irrégulière, et l'affaire Frichti a dévoilé que 95% de livreurs de la plateforme ne possédaient pas de titre de séjour. À l’origine de cette situation : le développement du phénomène de location de compte permettant à une personne en situation irrégulière de travailler en utilisant le compte d'une autre personne, en général en échange d'une somme d'argent, menant à des abus et des arnaques.
La précarité administrative contraint les personnes étrangères à sortir du travail formel et les pousse de fait à subir des conditions de travail contraires au droit du travail. « C'est la seule solution, quand tu n'as pas de papier, tu dois travailler comme ça » témoigne un livreur d'origine bangladaise. Au-delà des barrières liées à l'illisibilité du droit, au coût du timbre fiscal ou à la langue, la complexité des procédures d’accès ou de renouvellement des titres de séjour, renforcée par la dématérialisation des procédures et l'engorgement des préfectures, entraînent des délais importants et provoquent des ruptures de droit en matière de travail. À cela s’ajoute le durcissement des conditions d’accès au séjour dans le cadre légal français. Ainsi, la loi Darmanin de 2024 prévoit, pour certains titres, des prérequis en matière d’intégration renforcés tels que des exigences linguistiques et un examen civique. Le passage de la circulaire Valls à la circulaire Retailleau a restreint les possibilités de régularisation en portant par exemple à 7 ans la durée de résidence nécessaire sur le territoire français.
En France, l'accès ou le renouvellement d'un titre de séjour salarié et, à terme, d'un titre pluriannuel repose sur la stabilité de l'emploi. Mais la précarité des titres de séjour et l'irrégularité sont justement des freins à l'accès à un emploi stable. Ce cercle vicieux maintient ou fait basculer les personnes dans le séjour irrégulier, les pousse vers des emplois plus précaires et les enferme dans des situations de dépendance à l'employeur puisque la conservation de l'emploi est une condition du maintien du droit au séjour. Les personnes victimes d'abus de leur employeur n'osent pas les dénoncer ou rompre leur contrat par peur de perdre leur titre de séjour.
Vers une meilleure protection des livreurs ?
En l'absence d'encadrement des plateformes et de protection des travailleurs par l'Etat, les collectivités territoriales et la société civile s'organisent et des structures d'accueil et d'accompagnement des livreurs voient le jour. C'est le cas de la Maison des coursiers une initiative portée par la coopérative CoopCycle et la commune, née à Paris et reprise à Bordeaux, qui accueille et accompagne les livreurs. Jonathan l’Utile Chevalier, coordinateur de la Maison de Bordeaux, explique que le premier objectif était de répondre aux périodes d'attente en rue entre les commandes en proposant un lieu pour que les livreurs puissent prendre une pause et créer du lien social. Ces Maisons offrent un accueil global avec un service de réparation de vélos, d'accès aux soins ainsi qu'un accompagnement juridique, administratif et vers l'emploi.
Au-delà de l'accompagnement quotidien, pour rendre justice aux victimes d'exploitation, les organisations de la société civile soutiennent les livreurs dans leurs procédures judiciaires. Dans le cadre de l'affaire Frichti, les dirigeants de la plateforme comparaissent au pénal pour travail dissimulé et emploi d’étrangers en situation irrégulière. Plus de 200 livreurs ont saisi les prud'hommes pour obtenir la requalification de leur contrat de travail et des indemnisations, ce qui a permis à certains d’entre eux d’obtenir des contrats de travail stables et des compensations. L’affaire Frichti est toujours en cours, comme celle qui voit Uber et Deliveroo être mis en cause pour traite des êtres humains. « Nous avons décidé de porter plainte parce que c'est devenu de l'esclavage moderne » explique Youssouf Camara.
Outre la condamnation des plateformes, des réformes profondes du cadre légal français pourraient aussi permettre une meilleure protection des livreurs. C'est l'objet de la proposition de loi visant à transposer la directive européenne relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme, portée par la députée de l’Après Danielle Simonnet. Elle propose la présomption de salariat qui permettrait d'accorder des droits aux personnes travaillant pour les plateformes ainsi que l'encadrement du management algorithmique pour empêcher la surveillance et la prise de décisions arbitraires. Malgré les protections que le statut de salarié apporterait aux livreurs, le gouvernement pousse, lui, pour l'attribution de droits supplémentaires aux travailleurs, mais sans leur garantir ledit statut. La France tarde par ailleurs à intégrer dans son droit national la directive européenne concernant la lutte contre la traite des êtres humains, qui aurait dû être transposée avant juillet 2026 : une occasion manquée de donner rapidement à la justice un nouvel outil de protection des victimes.




