
Cet article est issu de la Lettre de l'asile et de l'intégration, newsletter bimestrielle de France terre d'asile qui propose un éclairage sur des problématiques liées à l'asile et l’intégration en France. Inscrivez-vous pour la recevoir !
La présence de femmes migrantes sur le marché du travail progresse en France. Mais derrière cette dynamique, leur ségrégation professionnelle persiste : les femmes migrantes sont cantonnées à un nombre restreint de métiers peu qualifiés, elles subissent un déclassement professionnel et une précarité structurelle, particulièrement visibles dans le secteur du care (des services à la personne).
L’accès à l’emploi des femmes migrantes reste largement limité à un nombre restreint de métiers. En 2017, près d’un tiers des emplois occupés par des femmes migrantes se concentraient dans cinq métiers seulement.

Lecture : 13 % des femmes migrantes en emploi sont agentes d’entretien. Source : Insee, recensement de la population 2017 ; traitement : Dares, Les métiers d’immigrées, 2021.
Les métiers du care occupent une place centrale dans cette configuration. Ce terme désigne l’ensemble des activités de soin et de prise en charge d’autrui, auprès des personnes âgées, des enfants et des personnes en situation de handicap ou de dépendance. Une grande partie de ces activités s’exerce au sein même des ménages. En 2017, les femmes migrantes représentaient par exemple 37 % des employés de maison, soit 7 fois plus que leur poids dans l’emploi total.
Les parcours des femmes migrantes sont aussi marqués par un déclassement professionnel. À profil égal, elles sont presque deux fois plus déclassées que les femmes françaises. La non-reconnaissance des diplômes extra-européens et les restrictions légales d’accès à des emplois comme certains de la fonction publique obligent les femmes qualifiées à s’orienter vers des métiers peu rémunérés. 37 % des femmes immigrées diplômées en emploi occupent un poste en dessous de leur qualification, contre 29 % des hommes immigrés.
Des politiques d’intégration aveugles au genre
Les politiques publiques prennent très insuffisamment en compte les différents mécanismes d’exclusion et de discrimination auxquels sont confrontées les femmes migrantes. À l’arrivée en France, pour les femmes allophones, la barrière de la langue restreint leur accès au marché du travail. Or pour celles qui sont mères, l’absence de solutions de garde d’enfants les empêche de suivre des cours de français ou des formations professionnelles. En France, seulement 22% des femmes réfugiées trouvent un emploi un an après leur arrivée, contre 53% des hommes. Car même une fois la langue maîtrisée, les femmes exilées peuvent faire l’objet d’une triple discrimination sur le marché du travail liée à l’origine, au genre et au statut administratif.
Faute de ressources, certaines se tournent vers le travail domestique non déclaré ou d’autres activités informelles. C’est particulièrement le cas des travailleuses sans-papiers qui n’ont d’après la loi pas le droit de travailler. L’absence de contrat écrit et de fiches de paie pouvant servir comme justificatifs de travail pour être régularisées les maintient dans cette situation de « non-droit ». Les titres de séjour de courte durée et les délais de réponse des préfectures, qui dépassent souvent la date d'expiration de ces titres, renforcent par ailleurs la précarité administrative des femmes migrantes et limitent leurs options d’emploi.
« En tout, j’ai passé plus de deux ans dans l’irrégularité, faute de réponse de l’administration. Avec les titres de séjour courts, comment construire quelque chose de stable ? Si j’avais une carte de séjour plus longue, ça me permettrait d’avancer, de changer d’emploi. » — Nadia, aide à domicile en France
Le care demeure marqué par une dynamique genrée qui assigne les tâches de soins en majorité aux femmes. En 2022, elles représentaient 93,2 % des aides-soignantes et 95,6 % des aides à domicile et des auxiliaires de vie en France. Le care est également traversé par un fort héritage colonial en France. Dans l’empire français, les femmes colonisées étaient assignées aux tâches de service domestique et de soins. Selon l’anthropologue Nasima Moujoud et la sociologue Jules Falquet, cet héritage est encore visible aujourd’hui à travers les politiques migratoires restrictives qui orientent la main-d'œuvre féminine, migrante et racisée vers des métiers du care.
« J’étais presque comme une esclave » : la surexposition aux risques d’exploitation
Les contrats à temps partiel, les faibles salaires, les horaires de travail morcelés et souvent extensifs sont répandus dans les métiers du care. En 2017, les personnes exerçant ces métiers travaillaient à temps partiel presque deux fois plus que l’ensemble des actifs en France. Presque la moitié déclare être souvent exposée à des risques psycho-sociaux élevés et 42 % à de fortes contraintes de temps pour réaliser leur travail.
Un arrangement très répandu dans le secteur, le modèle de « live-in », où la travailleuse vit au domicile de l’employeur, brouille la frontière entre le lieu de travail et le lieu de vie, la relation professionnelle et le lien affectif, surtout dans le cas des services aux personnes âgées ou aux enfants. En l’absence de limites claires entre le temps de repos et de travail, les travailleuses peuvent être exposées à des horaires excessifs. Les lieux de travail fragmentés des travailleuses domestiques favorisent aussi leur isolement et invisibilisent davantage leurs conditions de travail. D’autant qu’être employées par des particuliers limite la syndicalisation des travailleuses du care ainsi que leur capacité de négociation collective.
« J’habitais chez mon employeur, j’avais un petit studio au sous-sol. Mon repos, ce n’était que le samedi. Et le dimanche parfois, ils faisaient des fêtes, je travaillais et ce n’était pas payé. Parfois, quand ils avaient besoin de moi, ils toquaient à la porte à n’importe quelle heure en me disant « On a besoin de ça, si tu peux me préparer ça… ». Et je le faisais. J’étais presque comme une esclave. » — Témoignage anonyme d’une travailleuse domestique en France
Le rapport de dépendance des travailleuses immigrées du care vis-à-vis de l'employeur, accentué par la précarité administrative subie, aggrave les risques d'exploitation par le travail, voire de traite des êtres humains. En France, les femmes constituaient 89 % des victimes d’exploitation et/ou de traite en 2024, dont 8 % du total ont été exploitées dans le cadre du travail domestique.
Par peur de perdre leur emploi ou d’être expulsées du pays pour celles qui sont en situation irrégulière, elles signalent rarement les violences y compris sexuelles et les discriminations subies dans le cadre de leur travail. Ainsi le durcissement des politiques d’accueil renforce le non-recours aux services de police et de justice. Or les cas de vol de salaire ou de confiscation des documents administratifs par des employeurs restent fréquents.
De nombreuses organisations de défense des droits des personnes migrantes, dont France terre d’asile, appellent à la régularisation des travailleuses sans papiers pour réduire les risques de violences et d’exploitation dans le cadre du travail. Elles soutiennent en parallèle la reconnaissance des diplômes étrangers pour faciliter l’accès à l’emploi des femmes migrantes et leur permettre d’exercer la profession de leur choix.




