Cet article est issu de la Lettre de l'asile et de l'intégration, newsletter bimestrielle de France terre d'asile qui propose un éclairage sur des problématiques liées à l'asile et l’intégration en France. Inscrivez-vous pour la recevoir !
L'accèsau sportest reconnu comme un droit fondamental dans la Charte européenne du sport du Conseil de l'Europe et joue un rôle importanten matière d'inclusionsociale.Pourtant, les personnes exilées font face à des obstacles à la pratique d'une activité physique,alors même qu'elles représentent un public plus exposé à l'isolement.À l'occasion de laCoupe du monde qui a révélé, une fois encore,le potentiel unificateur du sport, nous nous sommes entretenus avec SimonéEtna, co-directeurde l'association Kabubu qui travaille sur l’inclusion des personnes exilées par le sport.

Quels sont les principaux obstacles à l'accès aux activités sportives pour les personnes exilées ?
Les principaux freins à une pratique régulière sont financiers, puisqu’il y a des coûts liés aux frais d’adhésion, à la licence, à l’équipement et aux déplacements.
Il y a aussi des freins administratifs liés au statut des personnes exilées qui peuvent complexifier leurs démarches, pour l’obtention du certificat médical par exemple.
Au-delà de ces enjeux, il existe un problème d'accès à l'information et de connaissance du tissu associatif local qui limite la capacité à trouver un club, d’autant plus que les informations traduites sont rares. La barrière linguistique ajoute un niveau de complexité : ilfaut comprendre les informations, oser aller en club et échanger avec les membres... Tout cela peut décourager la participation !
Comment ces barrières sont-elles d'autant plus importantes pour certains publics comme les femmes ou les mineurs isolés étrangers par exemple ?
Si toutes les personnes exilées font face à ces obstacles, les femmes en rencontrent davantage. Du fait de la charge mentale et de la garde d'enfants qui incombent souvent à la mère, et au manque de solution publique accessible de garde,elles rencontrentdes difficultés à libérer du temps pour une pratique sportive. Ellessont également limitées en termes d'offre sportive féminine et peuvent être mal à l'aise à l'idée de pratiquer dans des équipes mixtes.
Pour les jeunes, il y a un enjeu de situation administrative qui créé un frein à l’accès au sport : s’ils ne sont pas encore reconnus mineurs, cela entraîne une situation de précarité rendant difficile la pratiquesportive qui n'est pas une priorité.
Quel est le rôle des activités de loisir, notamment sportives, dans l’intégration des personnes exilées, particulièrement en matière de lutte contre l’isolement et l’exclusion sociale ?
Le sport permet de dépasser les barrières linguistiques et culturelles grâce à la passion qui réunit les joueurs, aux références communes et à la communication non verbale. Cela crée un sentiment d'appartenance et de confiance qui favorise la prise de parole et d'initiatives ainsi que l'engagement dans la vie sociale.
Il favorise aussi de manière spontanée les rencontres et permet de créer des liens dans un cadre informel et sur un pied d'égalité. Au quotidien, une personne peut se sentir rattachée à son statut administratif, mais, lorsqu'on fait du sport, on est à égalité avec les membres de l'équipe avec qui on poursuit un objectif commun. En 2025, nous avons réalisé une mesure d'impact pour sonder les motivations des participants. 70% ont dit chercher à rencontrer d'autres personnes et 90% déclarent se sentir appartenir à un groupe. Cela montre bien que le sport est un prétexte pour tisser des liens.

Comment la pratique sportive peut-elle enrichir l’apprentissage du français ?
Chez Kabubu, on considère que l’activité sportive et l’apprentissage du français sont un match parfait ! Lors de l'activité, on est exposé au français puisqu'il s'agit de la langue utilisée par les coachs et par les membres francophones de l'équipe. Au cours des séances, il faut se concerter avec les autres. Cela se fait naturellement et sans pression. L'apprentissage est bien plus ludique quand on sort du cadre scolaire dans lequel il y a l'inquiétude d'être évalué.
La régularité de la participation a un impact sur l'aisance dans les interactions : plus on se sent en confiance dans le groupe plus on a tendance à s'exprimer, poser des questions et prendre des initiatives.
Dans notre approche, chez Kabubu, on pense à cette logique d'apprentissage. C'est pour cela que les coachs sont formés à adapter le discours, privilégier le geste, reformuler et solliciter d’autres participants pour traduire. Dans la continuité de cette approche, nous travaillons avec des coachs sportifs et des professeurs de Français Langue Étrangère (FLE) et de Français sur Objectifs Spécifiques (FOS), à la création de séances sportives visant l'apprentissage du français, qui seront intégrées à nos programmes linguistiques.
Dans quelle mesure le sport peut-il constituer un levier d'insertion professionnelle pour les personnes exilées ?
La pratique sportive permet de développer des compétences transversales et transférables au milieu professionnel comme l'esprit d'équipe, la prise d'initiative, la communication, etc. D'ailleurs, les « compétences douces » sont très recherchées par les employeurs.
Le sport est également un terrain de recrutement. Avec Kabubu, nous avons créé un organisme de formation dans lequel on accompagne les personnes exilées vers les métiers de l'animation et de l'encadrement sportif. Et en 2024, nous avons mené une expérimentation avec le réseau Les Clubs Sportifs Engagés, les opérateurs AGIR (Accompagnement global et individualisé pour l'intégration des personnes réfugiées) et France Travail. Les personnes exilées étaient orientées par les programmes AGIR vers des clubs formés dans lesquels elles s'investissaient au travers de missions allant de l'organisation d'évènements, à la gestion des séances, sous la supervision d'un référent. À l'issue de ces périodes d'immersion, les participants étaient orientés vers l'emploi.
Aujourd'hui, le droit au loisir et au sport est-il suffisamment pris en compte dans les politiques d'accueil et d'intégration ? Quelles mesures les pouvoirs publics devraient-ils mettre en place pour y garantir un accès ?
Ce que l’on observe c’est une reconnaissance théorique du sport comme outil d’intégration mais, en pratique, il y a peu d’actions d’ampleur mises en place ni de moyens déployés, ou du moins, les moyens ne sont pas à la hauteur du potentiel du sport.
C’est pour cela qu’en 2025 nous avons émis des propositions pour reconnaître le sport comme un outil d’inclusion sociale. Parmi les mesures suggérées, on propose la création d’un Pass’Sport Inclusion pour les personnes exilées prenant en charge les frais liés à la pratique sportive. Nous demandons également que le sport soit financé dans les structures d’accueil pour les demandeurs d’asile et les bénéficiaires d’une protection internationale, que la prise en charge médicale soit immédiate dès l’arrivée sur le territoire et que l’octroi des licences sportives soit garanti quel que soit le statut administratif d’une personne.




