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Calais, un an après

 

liberation

 

Près de la moitié des migrants évacués de la «jungle» ayant obtenu l’asile, le bilan est plutôt satisfaisant. Leur intégration constitue le prochain défi.

 
La nuit du 23 octobre 2016, les migrants de Calais se couchaient pour la dernière fois dans leurs cahutes de tôle ou leurs tentes infiltrées d’eau boueuse. Le lendemain, les pelleteuses entamaient leur ballet pour démolir le campement, et les migrants se rangeaient en files devant un entrepôt, où les services français et anglais allaient les orienter vers des centres d’accueil dans l’Hexagone ou vers le Royaume-Uni pour les mineurs ayant un proche sur place.
 
La «jungle» de Calais, avait tranché le gouvernement français, c’était fini. En fait de «jungle», la zone industrielle des Dunes, située à une heure à pied du centre-ville et à proximité de l’autoroute, prisée pour les camions qui y transitent vers l’Angleterre, s’était transformée en un campement gigantesque. Sorte de village, avec ses restaurants, son école et ses églises, la «jungle» de Calais, censée n’être qu’un point de passage vers un eldorado britannique, était devenue du temporaire qui dure pour des milliers de migrants. La situation humanitaire s’était tendue avec la vague migratoire de l’été 2015. Un an plus tard, les migrants étaient 6 901, selon un décompte de la préfecture, près de 10 000 selon des associations.
 
En trois jours il y a un an, 7 400 personnes ont été mises à l’abri, parmi lesquelles 5 466 adultes qui ont été envoyés dans 301 centres d’accueil et d’orientation (CAO), montés parfois à la hâte et répartis sur le territoire, selon l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Il s’agissait dans la grande majorité d’hommes (95 %) jeunes (84 % de moins de 35 ans). Près de 2 000 mineurs non accompagnés ont été pris en charge dans des CAO adaptés.

«Accueil extraordinaire»

 
Un hiver, un printemps et un été se sont écoulés depuis. Selon l’Ofii, près de la moitié des personnes en question ont obtenu la protection de l’Etat, qu’il s’agisse de l’asile (42 %) ou de la protection subsidiaire. 46 % sont en attente d’une décision. Et 7 % ont été déboutées de leur demande (certaines ont fait appel). Conformément aux engagements du gouvernement précédent, personne n’a été «dubliné», c’est-à-dire renvoyé dans le premier pays européen où il est arrivé. «Il y a des gens qui sont ancrés dans les territoires, qui parlent français, certains travaillent ou ont une promesse d’embauche. Ce n’est pas un lit de roses, mais dans un certain nombre de villes et villages, il y a eu une mobilisation [pour intégrer les migrants]», estime le directeur général de France Terre d’Asile, Pierre Henry. D’après les associations, la plupart des migrants évacués vers des CAO sont restés dans leur région. «La qualité de l’accueil a été extraordinaire grâce aux travailleurs sociaux, aux bénévoles. L’enjeu, maintenant, c’est la formation professionnelle et la maîtrise de la langue. Partout des choses se montent», raconte le directeur général de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides, Pascal Brice. Mais la route n’est pas dépourvue d’embûches. «Quand on obtient la protection de la France, on obtient le RSA. Le but, c’est d’en sortir, ce qui suppose une maîtrise de la langue, une adaptation des compétences, une reconnaissance des diplômes… C’est très long. Et certains ont développé des phénomènes de décompensation ou d’addiction, car on ne sort pas indemne d’avoir passé des mois dans des conditions extrêmement difficiles», relève Pierre Henry. D’autres migrants - on estime leur part à 15 % - ont disparu après avoir quitté leur CAO. «En général, ce sont des migrants placés "de force" en CAO qui s’échappent», note le président de l’Auberge des migrants de Calais, Christian Salomé.

«Omniprésence policière»

 
Ces jours-ci, 500 à 800 migrants continuent de tenter leur chance dans le Calaisis. C’est dix fois moins que l’an dernier. Les associations, invitées cet été par Gérard Collomb à aller «déployer leur savoir-faire ailleurs», servent 2 000 repas par jour près de l’ancienne jungle. «Certains prennent deux portions, quand on distribue 1 000 repas, ça correspond à 700 personnes», précise Christian Salomé, selon qui une centaine de migrants arrive chaque semaine et une autre centaine gagne l’Angleterre. L’accès à l’eau, à des douches et à des WC ne pose plus problème, après que le tribunal administratif (en juin) et le Conseil d’Etat (en juillet) ont ordonné à l’Etat et à la mairie d’assurer leur accès. A l’approche de l’hiver, la difficulté est celle de l’absence d’abris. «Dès qu’ils ont une couverture, une bâche, un duvet, c’est confisqué par la police», regrette Christian Salomé.
 
La préfecture du Pas-de-Calais se réjouit de l’amélioration de la situation, qui a permis «un début de reprise économique». «Les tentatives d’entrer dans les camions ont été divisées par trois, tout comme les intrusions sur le port. Quant aux blocages sur la rocade et sur l’A16, il y en a eu 24 depuis le début de l’année, contre plusieurs milliers auparavant», détaille le préfet Fabien Sudry. Qui espère, grâce au renforcement de la police, éviter la reconstitution d’un camp. Mais pour Pierre Henry, «ce n’est pas l’omniprésence policière qui règle la question des flux. Ce qui se passe à Calais se passe à Paris ou dans la vallée de la Roya. On ne pense pas au premier accueil. Tant qu’on n’aura pas de dispositif équilibré et digne sur l’ensemble du territoire, nous aurons des difficultés».
 
Libération par Kim Hullot-Guiot, le 23/10/17