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Raconter son histoire pour sauver sa vie, l’épreuve du demandeur d’asile

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Derrière la tragédie d'une demande d'asile se cache la difficulté de raconter son parcours. Se souvenir, témoigner, enquêter, autant d'enjeux à relever pour proposer un récit crédible et espérer voir sa requête aboutir.

Certaines personnes mentionnées dans cet article ont souhaité conserver leur anonymat, leurs prénoms ont été modifiés en conséquence.

En France l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides) et la CNDA (Cours Nationale du Droit d’Asile) sont les deux organismes chargés d'évaluer la légitimité d'une demande d'asile. Ce droit accordé repose notamment sur le récit écrit du demandeur et sa restitution lors d'un examen oral. S'il n'existe pas de critères officiels, les comptes-rendus des décisions de rejets peuvent relever : « un récit stéréotypé », « un manque de spontanéité dans l'oral » ou « l'absence de personnalisation ». Pour un demandeur d'asile réussir à formuler son histoire et à la défendre s'apparente à un combat de longue haleine.

« Je ne peux pas demander à quelqu'un d'autre que moi d'écrire ma vie » soulève Datev, 30 ans, qui a fuit l'Arménie. Pourtant lorsque le demandeur d'asile confie la rédaction de son histoire à un intermédiaire – salarié d'un CADA (Centre d'Accueil de Demandeurs d'Asile), avocat ou bénévole –, ses chances de voir sa requête aboutir peuvent augmenter. Mais alors commencent les difficultés.

Première barrière dans la constitution d'un témoignage : la langue. Si l'intervention d'un traducteur s'avère en principe indispensable, elle ajoute également une couche supplémentaire d'interprétation. « J'ai dicté mon histoire en anglais mais il y a eu des malentendus de traduction » explique Ola, 28 ans, qui a quitté l'Albanie enceinte dans un camion. Vincent, 37 ans, a pu lui rédiger en français sa fuite du Congo pour des raisons politiques : « On m'a reproché les accents belges de mes phrases, il a fallu réécrire des phrases. »

Seulement la rédaction cohérente d'une histoire ne suffit pas à se révéler crédible aux yeux des instances comme l'OFPRA ou la CNDA. Le récit doit être appuyé de preuves, souvent aussi nombreuses que les affaires emportées dans la précipitation du départ. « Je n'avais que mon permis de conduire et mon acte de naissance lors de ma fuite » confie Massmba, 35 ans, qui vient de Kinshasa. Un travail de prospection qui peut s'étirer sur plusieurs années est alors nécessaire pour avérer les faits. Carole, jeune camerounaise venue en France après avoir été arrêtée, torturée et violée à quatre reprises, n'avait aucune preuve de son histoire. C'est en retrouvant son avis de recherche au Cameroun que son avocat a pu attester des faits. Pour autant l'excès de preuves peut avoir l'effet inverse que celui d'apporter du crédit à la narration. Yannick a réussi à quitter son pays pour la France après que son père, grand sorcier vaudou, ait sacrifié son frère jumeau. Si Yannick avait produit des témoignages cela aurait pu signifier qu'il gardait des liens avec son pays et donc qu'il pouvait y retourner sans risque.

À Bourges Christiane Cavallin-Carlut, impliquée dans le Comité de vigilance pour la défense du droit des étrangers, a choisi de travailler bénévolement sur la rédaction de ces récits : « Les demandeurs d'asile sont tellement nombreux que le personnel des CADA ne peut y passer que quelques heures. » La réussite d'un dossier est grandement conditionnée par le temps qui lui est consacré et certains avocats n'hésitent pas à bâcler ce travail. Récemment Christiane Cavallin-Carlut a accordé trois jours de rédaction au dossier d'Alia, algérienne de 31 ans victime d'un mensonge amoureux. Formée par un juriste d'Amnesty International elle explique sa méthode : « Je n'attends pas que le demandeur d'asile écrive en amont son récit car il se fait parfois une idée fausse de ce qu’il doit raconter ou son passeur lui a donné de mauvais conseils. Je préfère l'avoir en face de moi et lui poser des questions afin d'anticiper les problèmes. »

À l'étape de l'écriture il n'est pas tant question de rédiger une histoire que de satisfaire aux critères de l'OFPRA et de répondre à une commande. Dans le texte la crédibilité d'une histoire l'emporte sur les effets stylistiques. Christiane Cavallin-Carlut avoue accorder de l'importance aux détails lorsque les preuves viennent à manquer : « Je demande quel temps il faisait, l'heure, la tenue que portait le demandeur d'asile ce jour-là. Un maximum de détails permet de donner une crédibilité au récit. » Certaines de ses narrations intègrent même des plans comme celui de Carole dont l'histoire de viol et de torture n'a pas su convaincre. Elle a par la suite dessiné les machines de tortures dont elle a été victime pour voir sa requête aboutir.

Le récit doit également être soutenu oralement devant l'OFPRA. Le danger pour le demandeur d'asile est alors de désincarner sa propre histoire. « J'ai raconté mon histoire plus d'une dizaine de fois. Au bout d'un moment c'est un refrain, comme une chanson. C'est presque comme raconter la vie de quelqu'un d'autre » témoigne Alia. Éviter de scruter le sol, accrocher le regard des examinateurs, habiter son récit ou s'exprimer avec conviction, les consignes ne manquent pas mais l'enjeu reste paralysant. Le récit oral doit correspondre strictement au récit écrit pour éviter toute contradiction. « J'ai passé plusieurs heures à accorder les souvenirs d'un frère et d'une sœur » explique Christiane Cavallin-Carlut. Si Massmba est sorti la tête haute de son oral : « on ne peut pas oublier son histoire », la majorité des demandeurs redoutent ce passage.

Le nombre de demandes d'asile devant l'OFPRA en France est en constante augmentation depuis 2007 pour atteindre 40 654 premières demandes en 2011. L'attention inégale portée à la préparation des dossiers renforce le constat que la qualité du récit dépend sensiblement des interlocuteurs du demandeur d'asile, à même de révéler la singularité tragique de son parcours.

Le Monde, 28/01/2013

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